On a beau retourner la question dans tous les sens, le constat s’impose : le Québec joue avec le feu en étirant jusqu’à trois mois la période pendant laquelle les deux doses du vaccin contre la COVID-19 peuvent être administrées.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Des risques, il faut bien sûr en prendre quand on lutte contre une pandémie. Il est aussi indiscutable que les retards dans la vaccination entraînent chaque jour des hospitalisations et des morts. Ces impacts, bien réels et non théoriques, pèsent lourd dans la balance.

Sauf que le vaccin n’est pas une mesure comme les autres dans notre lutte à la pandémie. C’est la solution ultime, la sortie de crise. Dans ce cas, on n’a pas le droit à l’erreur. Il serait tout simplement catastrophique de rater la campagne de vaccination parce qu’on a mal immunisé des gens et de perdre l’adhésion de la population envers les vaccins contre la COVID-19.

Or, malgré les discours rassurants des autorités, ce risque existe bel et bien. Et les promesses du gouvernement voulant qu’on puisse réagir à temps en cas de problème semblent malheureusement trop optimistes.

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On fait grand cas du fait qu’une seule dose du vaccin de Pfizer procure une immunité de plus de 90 % contre le virus. Or, ce chiffre est à tempérer.

Lors des études de phase I et II, les premières à avoir été menées, les participants qui ont reçu une seule dose du vaccin ont développé très peu d’anticorps neutralisants, les principaux soldats du système immunitaire qui préviennent les infections. Ce n’est pas pour rien que Pfizer a choisi un protocole à deux doses.

Pendant le véritable test terrain, l’étude de phase III, il est vrai que peu d’infections sont survenues entre la première et la seconde dose. Mais cela est basé sur des chiffres minuscules : 27 infections dans le groupe placebo, contre 2 parmi ceux qui avaient reçu le vaccin.

C’est sur cet échantillon de la taille d’une classe du secondaire qu’on se base maintenant pour élaborer notre stratégie nationale.

On ignore si cette immunité à une dose s’applique à des sous-groupes comme les gens âgés et vulnérables qu’on vaccine actuellement. Et on n’a aucune donnée sur le maintien de cette immunité au-delà de 20 à 40 jours. Le portrait général est le même pour le vaccin de Moderna.

L’idée qu’on puisse étirer la période entre les deux doses repose donc sur des constats généraux sur les vaccins et non sur des données spécifiques aux vaccins de Pfizer et de Moderna. Or, le fait que ces vaccins soient les premiers de leur type à être approuvés chez l’humain devrait nous inciter à encore plus de prudence.

Alain Lamarre, spécialiste en immunologie à l’INRS, se dit mal à l’aise, « inconfortable » avec l’idée d’attendre ne serait-ce qu’entre six et huit semaines entre les deux doses. Le DAndré Veillette, qui siège dans le groupe de travail sur les vaccins d’Ottawa, fait part d’inquiétudes semblables dans nos pages. D’autres l’ont aussi fait. On ferait bien d’écouter leurs craintes – notamment au sujet du risque de favoriser des variants résistants au vaccin.

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Évidemment, ce n’est pas parce qu’un risque existe qu’il ne peut pas être géré. L’argument de Québec est que l’immunité sera minutieusement suivie chez ceux qui ont reçu une première dose. Au moindre signe de problème, on rectifiera le tir.

On aimerait être rassuré.

Un élément sécurisant vient du fait que le Royaume-Uni attendra aussi jusqu’à trois mois entre les deux doses. S’il y a des problèmes avec cette stratégie, la grande population britannique maximise les chances de les détecter.

Mais on doit tout de même se poser quelques questions difficiles. Parmi celles-ci :

· À partir de combien d’infections parmi les gens ayant reçu leur première dose conclurait-on qu’il faut complètement changer de cap ? Rappelons qu’on attend toujours de savoir ce qui s’est passé exactement au CHSLD Maimonides, où des résidants vaccinés ont contracté la COVID-19. Les analyses sont parfois longues, les prises de décision aussi. Mais le virus, lui, n’attend pas pour se propager.

· Si on détecte un problème en avril, disons, aura-t-on suffisamment de doses pour vacciner rapidement les centaines de milliers de personnes qui auront reçu leur première dose ? Le retard dans les livraisons annoncé vendredi par le fédéral montre bien que nous sommes à la merci d’Ottawa et des manufacturiers pour la réception des vaccins.

· Combien de temps faudra-t-il pour retourner vacciner tous les résidants et employés des 412 CHSLD et des quelque 800 résidences pour aînés au Québec ? Pourra-t-on déplacer les congélateurs, reprendre les rendez-vous, redéployer les employés avant qu’éclatent des éclosions ?

Pour l’instant, les réponses à ces questions manquent cruellement de détails.

Imaginez devoir retourner vacciner dans des CHSLD en éclosion. Imaginez un virus résistant aux vaccins. Ces scénarios sont hypothétiques et personne ne souhaite les voir se concrétiser. Mais on se doit de les prévoir et de les regarder en face.

Vacciner rapidement est important. Mais pas au détriment de bien vacciner.