La pression pour que Donald Trump soit éjecté de la Maison-Blanche ou qu’il démissionne avant même l’investiture de Joe Biden continue d’augmenter.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Le président sortant compte encore, assurément, un grand nombre de partisans indéfectibles, mais son bateau prend l’eau comme jamais auparavant.

PHOTO JULIO CORTEZ, ASSOCIATED PRESS

La police surveille le Capitole, siège du Congrès à Washington, après qu’il eut été envahi par des partisans de Donald Trump mercredi.

Certains de ses alliés le traitent soudainement comme un lépreux.

Plusieurs membres de son équipe ont démissionné.

Quelques animateurs de Fox News, réseau qui a toujours présenté Donald Trump comme un héros, se sont mis à se questionner sur son avenir.

Plus saisissant encore : la page éditoriale du Wall Street Journal (qui, comme Fox News, appartient à Rupert Murdoch) a exhorté vendredi Donald Trump à démissionner. On y a généralement défendu le président républicain bec et ongles ces dernières années.

Que tant de républicains aient enfin vu la lumière est constructif.

Tant mieux si Donald Trump quitte la Maison-Blanche prématurément ; le savoir loin du pouvoir serait rassurant. Et ça aurait valeur de symbole. Un président ne peut pas faire ce qu’il a fait.

Mais permettons-nous néanmoins trois constats utiles pour analyser l’incidence et la portée de ces conversions.

Premièrement, c’est une vague, pas un tsunami. Les choses peuvent vite changer, mais Donald Trump est encore loin d’être persona non grata dans les cercles conservateurs.

Deuxièmement, si ceux qui ont renié le président tentent de se donner le beau rôle, c’est loin d’être suffisant pour faire oublier la façon dont ils ont contribué à le glorifier et à l’exonérer de tout blâme, en tout temps. Ils lui ont permis de donner libre cours à ses plus bas instincts.

Retourner sa veste au dernier moment, lorsqu’on sent que le vent est en train de tourner, n’est pas une preuve de courage. C’est trop peu, trop tard.

Troisième constat : le problème du Parti républicain ne se limite pas à Trump.

Celui des États-Unis non plus.

Ni sa démission – et comment croire, de toute façon, qu’un égocentrique de sa trempe puisse de lui-même jeter l’éponge – ni sa destitution ne régleraient les problèmes qui ont mené à son élection.

Rares sont les démocraties occidentales qui sont à l’abri de ces maux ; la crise américaine actuelle est en soi une leçon et un avertissement pour tout le monde. Mais il reste qu’ils sont pour la plupart exacerbés au pays de l’oncle Sam.

Citons ici les principaux.

La polarisation, incontestablement.

Le racisme, péché originel de ce pays, plus insidieux que jamais.

Les Inégalités, accentuées quasiment chaque année depuis que le contrat social signé à l’époque de Franklin D. Roosevelt a été déchiré avec enthousiasme par Ronald Reagan.

La désinformation, dont l’ampleur et les conséquences sont décuplées par les réseaux sociaux, qui ne voient pas de mal à se transformer chaque jour un peu plus en égouts à ciel ouvert, tant et aussi longtemps que ça demeure rentable.

Ouvrons ici une parenthèse pour souligner que les dirigeants de ces réseaux sociaux ont aussi fait preuve d’opportunisme depuis mercredi. Au premier chef : Facebook, qui annonce en grande pompe avoir bloqué le compte du président pour une durée indéterminée. Cela pose « des risques trop grands », selon Mark Zuckerberg.

Mais sur quelle planète vivais-tu, Mark, au cours des cinq dernières années ?

Ah oui, la planète profit !

Fermons la parenthèse et revenons à notre diagnostic.

Tous ces maux, tels des vases communicants, s’influencent. Et se renforcent. Ils créent des boucles de rétroaction complexes que le prochain président devra tenter de briser le plus rapidement possible. Comme chantait jadis Vanessa Paradis : vas-y, Joe !

Oh, ce ne sera pas facile. Mais à ce stade, il est encore possible de croire que l’insurrection qui vient d’avoir lieu pourrait changer la donne. Possible de penser qu’elle est en train, lentement mais sûrement, d’éveiller certaines consciences.

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Ce qui nous semble évident, c’est que quatre ans après la prise de pouvoir de Trump, une dizaine de jours avant la prestation de serment de Joe Biden, les États-Unis se retrouvent à la croisée des chemins.

On gardera ainsi les yeux rivés sur ce qui se passe chez nos voisins, car les prochains jours seront déterminants.

Les choix faits par les politiciens républicains et par tous ceux qui, du monde des affaires et des médias, ont soutenu Donald Trump avec ferveur seront de la première importance pour l’avenir du pays.

La question qui tue, à leur sujet, a été posée par le journaliste Carlos Lozada, du Washington Post, dans un petit essai fascinant sur l’histoire intellectuelle de l’ère Trump, publié à la fin de l’an dernier.

« Quel conservatisme peut émerger d’une période où les républicains au pouvoir ont si peu de principes et les républicains qui ont des principes ont si peu de pouvoir ? », s’est-il demandé.

Dans le même ordre d’idées, d’autres questions fondamentales se posent.

Le compromis demeurera-t-il synonyme de trahison pour la plupart des républicains ?

Continueront-ils de prétendre qu’un État qui tente de rendre la partie plus juste pour tous les joueurs est l’équivalent d’une tyrannie ?

Recommenceront-ils à juger que l’intérêt de leur pays passe avant celui de leur parti ?

Autrement dit, les républicains feront-ils leur examen de conscience et, comme les démocrates dans les années 60, comprendront-ils qu’ils ne sont plus en phase avec la réalité du pays ?

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Il y a de ces moments, dans l’histoire, où faire du surplace n’est pas une option pour une nation. Elle a le choix d’aller de l’avant ou de continuer de régresser.

Les États-Unis semblent aujourd’hui, une fois de plus, se trouver à ce point précis de leur histoire.

Le romancier américain Paul Auster est l’un des nombreux intellectuels qui s’inquiétaient de la menace que représentait Trump pour les institutions américaines. À ce sujet, il y a trois ans, il avait comparé son pays à un élastique.

« On est en train de le tendre à mort, mettant à mal les valeurs en lesquelles nous croyons depuis 250 ans, à commencer par la démocratie », avait-il confié à un journaliste français lors d’un passage à Paris.

Et d’ajouter : « Soit il casse, et ce pays est fini ; soit il se détend, retrouve sa forme, et on sauve notre République. Je suis incapable de dire aujourd’hui vers quel scénario nous allons. »

L’insurrection américaine qui a sidéré le monde entier cette semaine nous a donné un avant-goût de ce qui pourrait se passer si cet élastique cassait.

« Ce qui nous semble évident, c’est que quatre ans après la prise de pouvoir de Trump, une dizaine de jours avant l’assermentation de Joe Biden, les États-Unis se retrouvent à la croisée des chemins. »