Comment voter en temps de pandémie ?

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Ne paniquez pas. Il n’y aura pas d’élection municipale ou provinciale cette année, et rien n’apparaît à court terme dans notre boule de cristal pour le fédéral.

N’empêche qu’il n’est pas trop tôt pour y penser. Élections Canada et Élections Québec réfléchissent depuis quelques semaines à ce casse-tête.

En temps normal, le vote n’est pas l’activité la plus courue en ville. Le virus pourrait faire chuter le taux de participation, ou se propager dans les bureaux de vote, comme ce fut le cas au premier tour des municipales en France.

Intuitivement, on pourrait croire que le vote par internet réglerait ces problèmes. Mais pour l’instant, il comporte plus d’inconvénients que d’avantages.

Il existe peu d’expériences sur lesquelles s’appuyer. Au Canada, des municipalités de l’Ontario ont permis le vote en ligne, tout comme Halifax. À l’étranger, l’Estonie et la Suisse entre autres l’ont essayé. Au Québec, l’exercice s’est limité au budget participatif de quelques villes.

L’impact sur le taux de participation est au mieux modeste. Selon le Centre for e-Democracy, en Ontario, il serait associé à une hausse de 3 % de la participation.

Pour garantir l’intégrité d’un vote, il faut identifier l’électeur, s’assurer qu’il ne vote qu’une fois, protéger le secret de son vote et bien le compter.

Or, le vote par internet n’est pas à l’abri d’une fraude. Certes, il n’y en a pas eu dans les expériences passées, mais cela ne prouve pas qu’il n’y en aura pas à l’avenir.

Il faut aussi pouvoir compter rapidement les votes, et procéder à un recomptage au besoin. En Ontario, la dernière soirée électorale municipale a été marquée par les pépins techniques liés au vote en ligne. La bonne vieille technologie papier est plus facile à contrôler.

Pour l’identification, on peut envoyer un code sécuritaire par la poste, auquel on ajoute une question personnalisée. Mais il est tout de même plus simple de vérifier en personne qui est devant soi au bureau de vote.

De plus, le vote par internet exige de recourir à la technologie d’une entreprise externe. Une forme de privatisation du processus électoral qui n’est pas sans risque, comme le rappelle Jérôme Couture, chercheur au Centre d’analyse des politiques publiques de l’Université Laval.

Enfin, les perceptions comptent.

PHOTO ROBYN BECK, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Vote par machines électroniques, à Laguna Beach, en Californie, en novembre 2018

Même si le processus respecte les normes, la simple crainte que des irrégularités entachent le vote constitue un problème en soi.

Après tout, c’est la confiance du processus électoral qui est en jeu.

Tout cela milite pour une grande prudence. Pour se limiter au mieux à des projets pilotes dans certaines municipalités volontaires ou lors des élections scolaires anglophones. Sinon, on peut aussi laisser le privé tester cette technologie. Par exemple, des sociétés cotées en Bourse pourraient à l’avenir offrir à leurs actionnaires de voter en ligne via la technologie sécurisée blockchain, rappelle M. Couture.

Et le vote par la poste ?

Il pourrait être favorisé lors des prochaines élections fédérales, surtout si elle survient avant l’apparition d’un vaccin.

L’automne dernier, près de 35 000 Canadiens ont ainsi voté. Il serait toutefois difficile de hausser significativement ce chiffre sans changer la loi canadienne, qui restreint le vote par la poste. Et au Québec, la loi est encore plus limitative.

Le vote postal pose moins de risques de fraude massive que celui par internet. Mais il est au moins aussi problématique pour l’authentification des électeurs et les décomptes des bulletins. Comment vérifier par exemple qu’une personne ne vote pas à la place de sa conjointe, ou de son enfant majeur qui habite chez lui ? Et comment comptabiliser les résultats assez rapidement ?

Avec des avantages si incertains et des risques si nombreux, mieux vaut se contenter de projets pilotes prudents. Et tout simplement adapter les bureaux de vote pour limiter les risques de contamination sanitaire, sans menacer l’intégrité de l’élection elle-même.