La pandémie bouscule les villes et les force à se réimaginer. L’équipe éditoriale vous propose une série épisodique qui vise à repenser Montréal en pleine crise sanitaire. Voici le premier texte.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

La ville ne pourra être la même cet été.

Pensez-y. Les trottoirs sont bien trop étroits pour les nombreux piétons et les files d’attente des commerces essentiels.

Les pistes cyclables sont insuffisantes pour accueillir tous ceux qui resteront en ville et voudront dépoussiérer leur vieille bécane.

Et les terrasses des bars et des restos sont trop petites pour respecter un semblant de distanciation physique.

Il faut donc repenser Montréal, et vite, pour que les citadins confinés en ville ne deviennent pas fous entre quatre murs cet été, pour qu’ils puissent sortir autant qu’ils le souhaitent pour faire tout ce qu’ils souhaitent… tout en respectant les fameux deux mètres !

Il faut, autrement dit, saisir l’occasion unique qui se présente à nous pour faire de la métropole un milieu de vie convivial qui nous aide collectivement à passer à travers un été qui s’annonce hors de l’ordinaire, c’est peu dire.

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Déjà, un peu partout dans le monde, les villes se transforment pour s’ajuster à la pandémie.

De Paris à Vancouver en passant par Milan, Oakland et tant d’autres métropoles, on a choisi d’ouvrir les rues aux piétons et aux cyclistes.

Paris s’apprête à dévoiler un vaste plan de transport actif qui comprendra notamment la transformation de la prestigieuse rue de Rivoli en axe réservé aux piétons, aux vélos et aux autres modes de déplacement doux.

Vancouver a notamment fermé l’accès de Stanley Park, l’équivalent de notre mont Royal, aux voitures.

Milan a choisi de consacrer 35 km de voies routières au transport actif.

Et Oakland a transféré pas moins de 10 % de son réseau routier à ceux qui marchent et pédalent !

PHOTO ROBERT SKINNER, ARCHIVES LA PRESSE

« C’est l’occasion de repenser la ville pour l’été… et, qui sait, peut-être pour la suite des choses », écrit François Cardinal.

À Montréal, où 36 rues ont déjà été adaptées pour accueillir plus de piétons à l’aide de corridors sanitaires, on travaille sur un plan qui vise aussi à ouvrir les rues de la ville aux marcheurs.

L’objectif est de déployer à partir de la mi-mai des corridors piétonniers : entre autres des rues partagées, des zones de rencontres et un réseau urbain reliant le mont Royal, le parc La Fontaine et le parc Maisonneuve.

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Prometteur, tout ça !

Et si on allait plus loin encore à Montréal ? Et si on poussait plus loin les idées de Vancouver, de Milan et d’Oakland ?

Pourquoi ne pas profiter de la pandémie non seulement pour ouvrir les rues aux piétons… mais aussi aux commerçants, aux propriétaires de restaurants et aux tenanciers de bars ?

Pourquoi ne pas faire de Montréal une immense terrasse capable d’accueillir les citadins tout l’été pour se divertir, se nourrir, boire et s’amuser… tout en respectant la distanciation physique ?

Ça semble peut-être fou, dit comme ça. Mais pensez à ceci : il y aura cet été moins de voitures que jamais, car le déconfinement ne sera pas complet. Il y aura plus de piétons et de citadins à la recherche de lieux où consommer. Et il y aura des commerçants avides de profiter de cette manne en l’absence de touristes.

Ce serait une occasion unique de piétonniser les plus grandes artères de la ville et permettre aux terrasses d’envahir l’espace jusque dans la rue, un peu comme on le fait chaque année pour la foire commerciale de l’avenue du Mont-Royal. Si les commerces sont alors déconfinés, ils auront le choix d’accueillir les clients à l’intérieur ou à l’extérieur. Sinon, le service pourrait se faire dehors ou pour emporter.

On pourrait ainsi aménager Saint-Denis, Mont-Royal, Wellington, Sainte-Catherine Est et Sainte-Catherine Ouest, notamment, comme de vastes espaces publics apaisés que les voitures devront contourner. À la limite, on pourrait laisser passer les autobus où c’est essentiel.

On accorderait ainsi aux bars et aux restos les superficies nécessaires pour accueillir un grand nombre de clients. On compenserait la baisse du nombre de voitures qui circulent. Et on aménagerait ainsi des lieux invitants pour tous les Montréalais coincés dans la métropole cet été.

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Cette voie, la capitale de la Lituanie, Vilnius, a justement choisi de la tester cet été.

Et pourquoi pas ? La pandémie est l’occasion ou jamais d’expérimenter une ville à échelle humaine, où la marche et le vélo permettent une communion entre les personnes qui partagent l’espace public*.

À Vilnius, on a ainsi entamé le déconfinement ces derniers jours en transformant le vieux quartier en une immense terrasse à ciel ouvert : les propriétaires de bars et de restos ont le droit d’installer leurs terrasses un peu partout, et ce, sans frais.

Mieux encore, la Ville a donné aux « anges gardiens » locaux, les employés du réseau de la santé, des coupons pour en profiter tout l’été.

L’objectif est simple : ramener la vie en ville en toute sécurité malgré la crise en cours. Une nouvelle normalité à inventer, autrement dit !

C’est l’occasion de profiter d’une baisse forcée de la motorisation ainsi que de la disparition des trajets pendulaires et des heures de pointe. C’est l’occasion d’aider les commerçants qui en arrachent ainsi que les citadins en manque d’activités.

Bref, c’est l’occasion de repenser la ville pour l’été… et, qui sait, peut-être pour la suite des choses.

* Si vous avez du temps ce week-end, l’excellent documentaire The Human Scale, que l’on trouve notamment sur iTunes et YouTube, montre les bienfaits d’une approche urbaine plus humaine.