Le Québec ne peut pas accueillir « toute la misère du monde », avait clamé François Legault un jour d’août 2017.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

À l’époque, des milliers de demandeurs d’asile entraient au Québec de façon irrégulière, par le chemin Roxham, dans l’espoir d’obtenir l’asile politique au Canada.

François Legault, alors dans l’opposition, craignait que le marché du travail québécois soit incapable d’absorber ces migrants.

Presque trois ans plus tard, des centaines de ces demandeurs d’asile travaillent sur le « front » de l’épidémie de COVID-19, comme préposés aux bénéficiaires dans de nombreux CHLSD. Ces bras dont le Québec a tant besoin, ce sont aussi les leurs.

PHOTO PATRICK SANFAÇON, LA PRESSE

« Parmi ces femmes, certaines attendent encore la réponse à leur demande d’asile », souligne Agnès Gruda.

Difficile de dire combien ils sont exactement. À elle seule, la Maison d’Haïti, à Montréal, a donné du soutien à 5000 des quelque 37 000 demandeurs d’asile arrivés par le chemin Roxham en 2017 et 2018.

Il s’agissait en majorité de femmes. Des Haïtiennes, mais aussi des femmes venues d’Afrique, d’Amérique latine. Et la vaste majorité d’entre elles ont choisi de suivre une formation de préposées, voie rapide pour intégrer le marché du travail au Québec.

Selon la Maison d’Haïti, de 1500 à 2000 demandeuses d’asile au moins ont ainsi suivi la filière de préposée aux bénéficiaires dans la foulée de la vague migratoire des années 2017-2018.

Plusieurs se sont endettées pour suivre leur formation. Plusieurs sont entrées sur le marché du travail bien avant que leur statut ne soit régularisé. Il était alors plus facile pour elles de se faire embaucher par des agences qui prélèvent une bonne quote-part sur le tarif qu’elles facturent aux CHSLD et qui les promènent d’une institution à l’autre au gré des besoins.

Elles font partie des plus vulnérables dans un métier devenu dangereux dans le contexte de la pandémie actuelle.

Parmi ces femmes, certaines attendent encore la réponse à leur demande d’asile. D’autres n’ont pas été reconnues comme réfugiées et cheminent à travers le dédale des divers recours – dont une acceptation pour motifs humanitaires – dans l’espoir de décrocher la résidence permanente au Canada. En attendant, elles paient des centaines de dollars pour renouveler le permis qui leur permet de gagner leur vie, notamment en travaillant dans les CHSLD…

D’autres, enfin, ont reçu leur résidence, mais se battent pour pouvoir se réunir avec leurs enfants ou leurs parents, restés dans le pays qu’elles ont fuis.

Aujourd’hui, ce sont donc des centaines, plus probablement quelques milliers de femmes à statut souvent précaire qui usent leurs bras et leur cœur à soigner « nos » aînés, dans un secteur qui souffre d’une tragique pénurie de main-d’œuvre. Au risque de mettre leur propre santé en péril.

Les entrées irrégulières par le chemin Roxham ne constituent pas une voie migratoire idéale, bien sûr. Et il existe d’autres façons d’aller recruter directement dans leurs pays d’origine ces futures préposées dont le Québec a cruellement besoin.

Mais, rétrospectivement, l’épidémie de COVID-19 force une relecture des évènements de 2017-2018 que certains commentateurs avaient décrits, à l’époque, comme une grave « crise migratoire ».

Cette crise toute relative a fourni au Québec une partie de ces « bras » dont il a tant besoin.

Même si, en pratique, elles font rarement face à l’expulsion, plusieurs de ces femmes n’ont pas encore régularisé leur statut au Canada.

Au début de la pandémie, le Portugal a décidé de régulariser temporairement le statut des migrants présents sur son territoire. Ses raisons étaient d’ordre sanitaire. Mais ne pourrait-on pas trouver une façon d’accorder à ces femmes le droit de s’établir au Canada, pays où elles exercent un travail aussi crucial que périlleux ? Ne pourrait-on pas accélérer les procédures de réunification familiale, aussi ?

À situation exceptionnelle, mesure d’exception – en guise de reconnaissance pour services rendus.