On pensait connaître Justin Trudeau. Mais la crise autochtone qui sévit depuis plus de deux semaines nous aura prouvé qu’on se trompait, finalement.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Rappelez-vous 2015. L’homme s’était présenté devant les Canadiens avec un programme progressiste qu’on pourrait résumer en trois grands engagements : faire de la politique autrement, concilier environnement et économie, et mener le pays à une réconciliation avec les autochtones.

Or, ce que la crise nationale provoquée par l’érection du barrage de la communauté wet’suwet’en révèle, c’est que le premier ministre est faible précisément là où il avait promis d’être fort. Dans les trois dossiers hissés au rang de priorités personnelles.

Justin Trudeau déçoit le plus, autrement dit, là où il a le plus monté les attentes.

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Faire de la politique autrement, avait-il d’abord promis…

PHOTO PATRICK DOYLE, REUTERS

Le premier ministre Justin Trudeau s’est adressé aux médias vendredi, à Ottawa

Le premier ministre s’engageait en effet à être plus rassembleur, plus droit et plus audacieux que son prédécesseur, Stephen Harper. Mais, disons-le, la révolution n’a pas eu lieu.

Trudeau a laissé le pays se scinder en deux, suscitant même des velléités séparatistes dans l’Ouest.

Il a reçu non pas un, mais deux blâmes du commissaire à l’éthique, plus que n’importe quel premier ministre. D’abord pour avoir violé la Loi sur les conflits d’intérêts en séjournant sur l’île de son ami l’Aga Khan, ensuite pour des pressions exercées sur sa ministre au sujet de SNC-Lavalin.

Et, bien sûr, il a abandonné la grande réforme du mode de scrutin promise avec solennité.

Pour le renversement de l’ordre établi, on repassera, donc.

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Et le constat est à peu près le même du côté de l’environnement.

Bien beau promettre une économie plus verte, mais on voit mal comment cela est conciliable avec l’achat d’un oléoduc à fort prix.

Surtout quand on sait que le pays devrait rater sa cible de réduction des émissions de gaz à effet de serre de 2030… même si toutes les mesures promises par les libéraux étaient implantées demain matin !

Soyons honnêtes, le plan Trudeau qui consistait à donner le feu vert au pipeline Trans Mountain en échange d’un engagement plus grand des provinces à agir et d’une taxe carbone pancanadienne a échoué.

Non seulement cette dernière est contestée, mais la plupart des provinces n’en font vraiment pas plus. Si bien que le pays continue de se diriger dans la mauvaise direction.

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Ce qui nous mène à la crise autochtone et au troisième grand engagement : la réconciliation avec les Premières Nations. Une réconciliation qui semble s’être éloignée.

Bien sûr, le gouvernement Trudeau a beaucoup fait – et beaucoup dépensé – dans le dossier autochtone. Mais a-t-il vraiment changé la donne ? Pas clair.

Le bilan du premier mandat mené par l’Université Laval conclut sur la question autochtone que « ce gouvernement aura promis beaucoup sans pouvoir véritablement changer les choses ».

Et voilà précisément ce que la crise des 14 derniers jours aura confirmé : l’absence d’une évolution concrète des échanges entre le Canada et ses Premières Nations.

Précisément ce que déplorait Justin Trudeau il y a six ans dans son livre Terrain d’entente : « Nous n’avons pas su établir une relation respectueuse et fonctionnelle avec les Premières Nations. C’est un de nos plus grands enjeux non résolus. »

Or, à la lumière de la crise, l’affirmation pourrait manifestement être reprise mot pour mot aujourd’hui.

Il est tout de même étonnant que le premier ministre ayant montré le plus de proximité avec les autochtones (il arbore même un tatouage haïda !) n’a pas su en profiter pour dénouer l’impasse et redonner vie aux chemins de fer du pays.

En fait, il a eu l’air tétanisé ces dernières semaines, incapable d’agir, de déplaire, de trancher.

Et sa sortie publique d’hier après-midi, la première véritable depuis le début de la crise, n’a pas été plus convaincante que l’action de son gouvernement jusqu’ici. 

Le premier ministre semblait même affaibli, abattu, impuissant. Comme s’il avait perdu la flamme pour gouverner.

Ce qui nous mène à une dure question. Si Justin Trudeau n’est pas le champion d’une politique alternative, de l’environnement et des enjeux autochtones… qui est-il, au juste ?