Il y a quelque chose d’indécent à entendre tous ces élus, particulièrement les libéraux, exiger des comptes à l’UPAC comme s’il s’agissait d’une vulgaire succursale du gouvernement.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Que le citoyen Charest souhaite que « cesse » l’enquête Mâchurer, passe encore. L’homme est visé par des allégations, il a été victime de nombreuses et inexplicables fuites dans les médias et il est même nommé 47 fois dans les mandats de perquisition de l’UPAC récemment dévoilés.

Comme partie prenante à toute cette histoire, Jean Charest peut bien s’exprimer. Il peut dire ce qu’il pense des délais et réclamer qu’on en finisse un jour. C’est son droit.

Par contre, sa charge à fond de train contre l’intégrité de l’Unité permanente anticorruption était carrément déplacée. Il y avait même quelque chose de trumpien à entendre cet ancien premier ministre salir l’organisation qu’il a lui-même créée maintenant qu’il en est devenu une cible potentielle.

Mais bon, le plus étonnant cette semaine a été le tir groupé en provenance de l’Assemblée nationale, où les députés libéraux Marc Tanguay et Gaétan Barrette ont exigé la fin de l’enquête Mâchurer. Une sortie qui faisait écho à des propos passés de leur chef, Pierre Arcand.

« On demande à l’UPAC de mettre un point final d’une manière ou d’une autre à cette enquête-là, a lancé Marc Tanguay. Après six ans, ça n’a pas de bon sens. Ce n’est pas déraisonnable de faire en sorte qu’il y ait une conclusion. »

PHOTO IVANOH DEMERS, ARCHIVES LA PRESSE

« En se moquant de la séparation des pouvoirs, les élus envoient le message qu’ils peuvent dire à l’UPAC quoi faire », explique François Cardinal.

Sur quelle information se base-t-il au juste pour déclarer qu’il n’y a rien de « déraisonnable » à exiger aujourd’hui la fin de l’enquête ? Où situe-t-il la ligne entre le délai raisonnable et le délai déraisonnable ? Et tient-il compte des immenses retards causés par les contestations judiciaires de Marc Bibeau dans son équation ?

Mystère. Il trouve juste qu’assez, c’est assez. Une sortie qui montre à quel point la frontière est floue entre l’opinion et la pression lorsqu’on possède les pouvoirs d’un élu.

Il faut dire que le premier ministre François Legault n’a pas aidé en cafouillant à nouveau en point de presse ces derniers jours, lorsqu’il a affirmé une chose et son contraire. Il a commencé par dire que c’était « aux policiers de décider » de la fin de l’enquête, « sûrement pas au gouvernement ». Puis il a ajouté qu’il avait « hâte que ça aboutisse et que les policiers nous donnent leur conclusion »… Malaise.

Mais au moins, cette maladresse n’était pas intentionnelle (du moins on l’espère), contrairement aux propos des libéraux, qui ont allègrement franchi une ligne rouge, et ce, en toute connaissance de cause.

À sa face même, il est évident que le politique ne peut se mêler des activités d’une agence de lutte contre la corruption… notamment politique. De la même manière, les libéraux n’ont pas à se mêler d’une enquête qui concerne les libéraux.

À quoi ont servi tous les débats des dernières années sur l’autonomie de l’Unité et sur sa transformation en corps policier si on piétine son indépendance à la première occasion venue ?

En quoi était-il si important de débattre puis de légiférer sur la nomination du patron par les parlementaires plutôt que par le gouvernement… si ces mêmes parlementaires ne respectent pas l’indépendance du patron de l’institution ?

Le problème est un problème de perception, voire de légitimité. En se moquant de la séparation des pouvoirs, les élus envoient le message qu’ils peuvent dire à l’UPAC quoi faire. Et inévitablement, des questions se poseront lorsque des décisions se prendront.

Si, par exemple, l’UPAC abandonne bel et bien Mâchurer comme l’exigent tous ces élus, ne sera-t-il pas justifié de se demander si l’un n’explique pas l’autre ?

Certes l’UPAC a beaucoup à se reprocher en près de 10 ans d’existence. Les fuites d’éléments de preuve. Les guerres intestines. Les curieuses coïncidences de calendrier à chaque frappe policière.

Mais rien de tout cela ne justifie que des parlementaires minent la crédibilité de l’institution en attisant la méfiance plutôt que la confiance. Ce travail revient aux experts, aux médias, à la société civile et… au comité de surveillance de l’UPAC.

A-t-on oublié sa création il y a deux ans, lors de débats entourant justement l’indépendance de l’Unité ? Ce comité a pour mandat d’offrir son avis sur les suites données aux dénonciations reçues, sur l’administration des enquêtes et sur toute autre question portant sur les activités de l’UPAC.

On comprend les libéraux de trouver l’enquête longue. Mais franchement, qu’ils gardent leur impatience pour eux. Leur avis n’est pas requis.