Vous pensiez que le débat sur l’importance du bilinguisme du premier ministre du Canada était mort et enterré ? Désolé de vous décevoir, mais on vient de trouver le moyen, à l’extérieur du Québec, de le ressusciter.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Cette fois, c’est l’ancien éditeur du National Post, Ken Whyte, qui a récidivé. Il a rédigé un long texte publié par le Globe and Mail la fin de semaine dernière intitulé « Do you need to be bilingual to be PM ? Pas du tout ! »

Dans ce texte, il abreuve les lecteurs de son mépris pour les francophones. Alors que le Parti conservateur doit choisir un successeur à Andrew Scheer, il exhorte ses membres à « reconsidérer le prérequis du bilinguisme ».

Plus loin dans son texte, les masques tombent : son mépris s’applique plus largement aux Québécois et à leurs valeurs. Il dit croire que le Parti conservateur devrait laisser tomber le Québec et « se concentrer à trouver des leaders qui vont gagner la plupart des sièges en Ontario, dans l’Ouest et dans les provinces atlantiques ».

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Dans un texte publié dans le Globe and Mail, l’ancien éditeur du National Post abreuve les lecteurs de son mépris pour les francophones, explique notre éditorialiste.

Ça permettrait au parti de Stephen Harper de « cesser de diluer son message sur des questions importantes comme les libertés religieuses, la gestion de l’offre et SNC-Lavalin », écrit-il.

Deux solitudes, vous dites ?

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Revenons au français et examinons l’argument central du polémiste. Apprendre cette langue a été « inutile sur le plan du succès électoral » pour les chefs conservateurs anglophones au cours des dernières décennies, dit-il.

Ça vaut même, selon lui, pour Stephen Harper. Parce que le plus récent premier ministre conservateur a dirigé le pays pendant près de 10 ans, mais n’a récolté en moyenne que sept sièges au Québec en cinq scrutins.

Le problème avec ce genre d’argument, c’est qu’il suppose que les électeurs du Québec votent uniquement en vertu du bilinguisme des prétendants au poste de premier ministre.

Il fait abstraction du fait, pourtant fondamental, que ce sont essentiellement les valeurs et les idées de Stephen Harper qui l’ont empêché de connaître du succès au Québec.

Andrew Scheer aussi se débrouillait en français. Mais il aurait pu maîtriser une demi-douzaine d’autres langues, ressembler à Brad Pitt et avoir l’éloquence de Barack Obama, il n’aurait pas pour autant fait bonne impression au Québec. Le problème était ailleurs. Le nier, c’est faire preuve d’aveuglement volontaire.

La vérité, c’est que la maîtrise du français par les chefs des partis fédéraux n’est pas seulement considérée comme un atout essentiel par les Québécois francophones, mais par une large majorité des Canadiens. Plus de trois Canadiens sur quatre estiment que le premier ministre du pays doit être bilingue, a révélé un sondage sur les langues officielles effectué il y a quelques années.

Graham Fraser, qui a été commissaire aux langues officielles et a rédigé un essai remarqué sur les politiques linguistiques, le confirme. Il cite l’exemple de l’Ontario. « Quand les chefs politiques se font humilier en raison de leur incapacité à parler français, les électeurs ontariens en prennent note. En général, pour ce qui est du vote au fédéral, les électeurs ontariens ont tendance à penser à l’intérêt national plutôt qu’à l’intérêt régional », nous a-t-il expliqué en entrevue.

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Cela dit, faire porter le débat sur les liens entre l’apprentissage du français et le succès en politique, c’est aussi le faire dévier. Car la question centrale est ailleurs.

Apprendre le français si on aspire à diriger un pays dont il s’agit d’une des deux langues officielles – et qui est la première langue officielle parlée pour plus de 7 millions de personnes –, ça va de soi. Tout simplement.

S’y refuser serait à la fois un manque de respect et… de cohérence. Comment peut-on penser comprendre son pays si on ne peut pas comprendre une large part de ses concitoyens lorsqu’ils parlent leur langue maternelle ? Ça fait déjà plusieurs décennies que cette question a été réglée au Canada. Si Ken Whyte la relance, c’est manifestement parce qu’il tente de l’instrumentaliser dans le but de réduire l’influence du Québec au sein de la fédération.

Pas besoin de parler français pour être premier ministre ? Il suffirait pour un anglophone d’avoir un « lieutenant du Québec », estime l’essayiste. Le test ultime, pour prendre la mesure de l’absurdité d’une telle proposition et l’invalider pour de bon, c’est de l’inverser.

Si on osait affirmer qu’un politicien unilingue francophone devrait prendre la tête du Parti conservateur et devenir premier ministre du Canada, des politiciens et des chroniqueurs d’un bout à l’autre du pays déchireraient une telle quantité de chemises en public qu’ils seraient forcés de renouveler leur garde-robe !

Unilingue francophone ou bilingue ?

Dans le contexte de cette proposition, si on posait au Canada anglais la question soulevée par Ken Whyte, à savoir : a-t-on besoin d’être bilingue pour devenir premier ministre du pays ?, on nous répondrait oui de façon retentissante. Sans hésiter. Avec passion.

N’est-il pas normal de conclure, alors, que ce qui est bon pour pitou est bon pour minou ?