Jean Charest n’a pas encore annoncé qu’il se lance dans la course à la direction du Parti conservateur, mais déjà, on entend le bruit des casseroles qu’il traîne…

François Cardinal François Cardinal
La Presse

L’ancien chef libéral, disons-le, ne l’aura pas facile. Et c’est ce que la Cour suprême vient de lui rappeler brutalement en levant le voile sur des mandats de perquisition de l’UPAC dans lesquels son nom se retrouve cité une bonne quarantaine de fois.

Ces documents ont beau ne contenir aucune preuve ni accusation, ils servent de drapeaux rouges à quiconque sous-estimerait les obstacles à venir pour M. Charest. Des obstacles qui sont loin de se résumer aux enjeux éthiques du passé, d’ailleurs, et qui risquent de transformer sa course à la direction en véritable parcours du combattant.

Pensons à l’annonce de Peter MacKay, un candidat de poids qui a un profil similaire à celui de Jean Charest, et qui pourrait bien obtenir l’appui convoité de l’ancien chef Brian Mulroney.

Pensons à l’animosité que nourrit à son endroit un autre ancien chef, Stephen Harper, qui a quitté la direction du bras financier du parti et qui a donc maintenant les coudées franches pour participer à une fronde « Anybody But Charest ».

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Jean Charest

Pensons au souvenir amer que le régime Charest a laissé à bien des Québécois qui n’ont pas eu besoin des révélations des derniers jours pour se rafraîchir la mémoire.

Pensons aussi à la réticence avec laquelle certains conservateurs de l’Ouest accueillent l’idée d’être dirigé par un Québécois. Ou par un rouge. Ou par un homme qui a tourné le dos au Parti il y a plus de 20 ans.

Mais le plus gros obstacle qui risque de s’ériger devant Jean Charest pourrait bien être l’évolution du Parti depuis qu’il l’a quitté.

C’est d’ailleurs l’essentiel du message que lui aurait livré Stephen Harper lorsque Jean Charest l’a appelé pour obtenir son appui (en vain) : le Parti d’aujourd’hui n’a rien à voir avec le Parti d’hier.

Et surtout, le courant conservateur ne ressemble en rien à celui qui soufflait sur le Canada lors des belles années du Parti progressiste-conservateur.

L’épicentre du Parti a migré vers l’Ouest. La droite s’est radicalisée. La scène politique s’est polarisée. Et les enjeux ont passablement changé.

Signe des temps, la firme EKOS a révélé le mois dernier que la moitié de la base électorale du Parti conservateur cherchait un leader populiste capable de répondre avec poigne à leurs inquiétudes et à leur méfiance.

« Ces électeurs sont profondément pessimistes sur le plan économique et méfiants envers la science et les élites, a écrit le président d’EKOS, Frank Graves, dans la revue Maclean’s. Ils ne s’intéressent pas au changement climatique, ils ne croient pas au rôle des institutions publiques et pensent qu’il y a trop d’immigrants au Canada. »

On est loin des grands enjeux qui ont marqué l’ère Mulroney ! On est loin des positions favorables au libre-échange et à la protection de l’environnement !

Or, ce changement de valeurs pourrait bien jouer des tours à M. Charest, surtout qu’il s’est passablement accentué au cours des cinq dernières années. EKOS donne ainsi l’exemple de la science. En 2015, les répondants libéraux étaient 85 % à faire confiance en la science, contre 65 % chez les conservateurs. Aujourd’hui, ils sont 85 % chez les libéraux et… 40 % chez les conservateurs !

Pas étonnant dans un tel contexte qu’on reproche à M. Charest d’être un « libéral », non pas un véritable conservateur. Avec ses positions favorables au registre des armes à feu et à la tarification du carbone, par exemple, l’ancien chef du PLQ semble ainsi bien loin d’une partie de la base militante du PCC. Certains se demandent même s’il ne devrait pas plutôt lorgner du côté de la direction du Parti libéral du Canada…

Certes, on pourrait en dire autant de Peter MacKay, qui a lui aussi dirigé le Parti progressiste-conservateur, mais ce dernier a le mérite d’avoir permis la fusion avec l’Alliance canadienne de Stephen Harper en 2003. Cela pourrait lui donner l’aura d’un rassembleur.

D’ailleurs, un sondage Léger publié ces derniers jours donne une bonne longueur d’avance à M. MacKay (12 % d’appui) vis-à-vis de M. Charest (4 %). Un sondage préliminaire qu’il faut prendre avec des pincettes (M. Harper est premier avec 18 % !), mais qui montre que la bataille est loin d’être gagnée pour l’ancien premier ministre québécois.

Bien sûr, Jean Charest est un fin renard de la politique active. S’il se lance, il trouvera peut-être le moyen de contourner la plupart des obstacles qui vont parsemer sa route. Il pourrait aussi profiter de la course pour livrer enfin sa version des évènements quant aux allégations de financement illégal.

Mais une conclusion s’impose d’elle-même pour cet homme tenté par un retour en politique : c’est un pensez-y-bien.

Lisez l'analyse d'EKOS (en anglais)