C’était il y a 10 ans. L’immolation d’un vendeur ambulant tunisien déclenchait une cascade de révoltes dans des pays arabes écrasés depuis des décennies par des dictatures brutales.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Tunisie, Égypte, Libye, Syrie, mais aussi Bahreïn, Yémen, Soudan, Irak. L’espoir soulevé par cette vague sans précédent s’est rapidement dégonflé. On a vu le retour de la dictature en Égypte, tandis que la Syrie et la Libye se déchiraient dans le fracas des bombes.

Seule la Tunisie a réussi à cheminer pacifiquement vers la démocratie, avec une nouvelle Constitution assurant le pluripartisme et des élections libres.

Et pourtant, même en Tunisie, 10 ans plus tard, les lendemains révolutionnaires déchantent.

C’est qu’une décennie plus tard, les Tunisiens ont vu leur pouvoir d’achat baisser, le taux de chômage exploser, à un point tel qu’ils sont plus nombreux que jamais à prendre la mer pour fuir vers l’Europe. Et qu’un des partis politiques les plus populaires prône… un retour à un régime plus autoritaire.

PHOTO FETHI BELAID, AGENCE FRANCE-PRESSE

Manifestation de médecins et d’étudiants en médecine, à Tunis

Bref, même le pays phare de la grande révolte de 2010-2011 reste englué dans ce que l’analyste Michaël Ayari décrit comme une interminable « gueule de bois ». L’ancienne concentration de pouvoirs a été remplacée par un tel éparpillement politique que le pays ne parvient pas à se réformer.

Cela dit, il est trop tôt pour conclure à l’échec de l’expérience démocratique tunisienne. Oui, l’explosion de partis politiques qui a suivi la chute de la dictature donne le tournis. Et oui, la situation économique, l’un des moteurs du soulèvement de 2010, s’est détériorée. Mais ça a aussi été le cas en Europe de l’Est, après la chute du mur de Berlin. La démocratie tunisienne a peut-être besoin d’un peu plus de temps pour mûrir et livrer ses fruits.

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Ailleurs, là où les soulèvements populaires ont abouti au retour de la dictature ou à des guerres civiles sanglantes, on peut bien sûr ne retenir de l’expérience que ces rêves fracassés sous les bombes.

Mais on peut aussi tirer des leçons, pour une éventuelle prochaine fois.

Quelles leçons ? D’abord celle-ci : dans un enchaînement de révoltes, les dictateurs apprennent de l’expérience de leurs prédécesseurs. Voyant la chute de Zine el-Abidine Ben Ali, en Tunisie, puis celle de Hosni Moubarak, en Égypte, après que ceux-ci eurent renoncé à réprimer la révolte, le président syrien Bachar al-Assad a opté pour la méthode forte, entraînant la militarisation du conflit, et la catastrophe que l’on sait.

Les protestataires syriens ont cru trop vite que tous les régimes allaient s’effondrer tel un jeu de dominos. Au contraire, Bachar al-Assad est toujours au pouvoir aujourd’hui.

Deuxième leçon : les échecs les plus meurtriers se sont produits là où la chape de la dictature était la plus étouffante.

En Tunisie, le régime de Ben Ali avait donné un peu de lest à la société civile, notamment à travers les syndicats qui ont joué un rôle important pendant le soulèvement.

En Libye, c’était le désert. Les médecins et avocats qui manifestaient à Benghazi en mars 2011 n’avaient jamais organisé une réunion de leur vie. La révolte leur a vite échappé, laissant le pays s’enfoncer dans la guerre civile.

C’est une chose de vouloir sortir d’une dictature. C’en est une autre de savoir où on veut aller et comment y arriver. À cet égard, les Tunisiens avaient une longueur d’avance sur tous leurs voisins.

« Ce qu’on a sous-estimé dans les Printemps arabes, ce n’est pas tant la puissance des militaires ou la brutalité des services secrets […] comme l’absence de véritables contrepoids à ces réalités », écrit la chroniqueuse Nesrine Malik dans The Guardian.

Les mouvements de contestation se sont un peu piégés eux-mêmes : protestataires idéalistes sans leaders, ils ont laissé les forces du pouvoir s’insérer dans ce vide. Et détourner les révolutions de leur but, une fois que le dictateur honni avait fait ses valises.

Autre leçon : lors de ces mouvements de révolte, on avait sous-estimé la force des courants islamistes, autrefois réprimés, puis libérés sous la pression populaire. En Égypte, les ambitions des Frères musulmans, qui ont tenté d’imposer leur vision religieuse après avoir remporté la présidentielle de 2012, ont justifié le coup d’État de 2013, plaçant le pays sous un pouvoir militaire plus implacable que celui de Hosni Moubarak, le dictateur déchu.

La grande question qui se pose, pour la prochaine fois, selon Nesrine Malik, est la suivante : « Comment convertir les forces qui demandent l’égalité en forces qui peuvent la livrer. »

Grande question à laquelle on trouvera peut-être des réponses dans 5, 10 ou 20 ans…