« Je ne suis pas sous-ministre adjoint quand je suis directeur [de la santé publique]. »

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Horacio Arruda, qui a fait cette curieuse affirmation lors de sa comparution en commission parlementaire, mercredi, semble doué d’un curieux pouvoir de dissociation intérieure.

PHOTO EDOUARD PLANTE-FRÉCHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Horacio Arruda, directeur national de santé publique

Il affirme pouvoir jongler avec ses deux chapeaux – celui de sous-ministre adjoint et celui de patron de la Direction de la santé publique (DSP) – et exercer ces deux fonctions indépendamment l’une de l’autre, une cloison étanche tranchant son champ professionnel bicéphale.

Difficile de croire qu’on puisse faire abstraction des contingences de chacune de ces fonctions lorsqu’elles cohabitent au sein d’une seule personne.

Mais supposons que cela soit le cas, comment savoir lequel des deux s’adressait au public, à des moments critiques de la pandémie ?

Est-ce le directeur de la santé publique qui affirmait, pendant tout le printemps, que le port du masque fait plus de tort que de bien ? Ou le sous-ministre adjoint au ministère de la Santé ?

Qu’est-ce qui motivait cette analyse ? Des considérations de santé publique ? Ou des préoccupations de gestion des stocks ou d’acceptabilité sociale ?

Quand Horacio Arruda minimisait, encore récemment, l’impact de la transmission du coronavirus via des aérosols, était-ce le spécialiste de la santé publique qui parlait, ou le haut fonctionnaire du ministère de la Santé ?

Le premier n’aurait tenu compte que des derniers avis scientifiques à ce sujet. Le second, de l’impact sur les politiques publiques, notamment en matière d’aération des écoles.

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Depuis neuf mois, des critiques ont soulevé, à plusieurs reprises, le manque d’indépendance du patron de la santé publique au Québec. M. Arruda a beau rappeler qu’il a déjà contesté des décisions du gouvernement, notamment en ce qui a trait à l’âge légal pour la consommation de cannabis, sa double allégeance porte à confusion.

Ailleurs au Canada, les directeurs de santé publique gardent une saine distance du pouvoir.

Bonnie Henry, la responsable de la Santé publique en Colombie-Britannique, est professeure affiliée à la faculté de médecine de l’Université de Colombie-Britannique. Depuis le début de la pandémie, elle tient ses conférences de presse seule, sans politiciens à ses côtés. Pendant ce temps, Horacio Arruda apparaît aux côtés du premier ministre et du ministre de la Santé… qui est aussi son patron.

Theresa Tam, qui dirige l’Agence de santé publique du Canada, est indépendante du pouvoir.

L’immunologiste Anthony Fauci, aux États-Unis, a été associé à la cellule de crise pour gérer la pandémie. Il n’est pas un rouage de l’appareil gouvernemental américain.

Ces figures ont été propulsées à l’avant-plan de l’actualité par la pandémie de COVID-19.

Leurs avis doivent être fondés sur des considérations scientifiques. Ils ne sont pas infaillibles, surtout face à un virus dont on découvre les propriétés au fur et à mesure qu’il fait des ravages.

Et ils entrent forcément en conflit avec les leaders politiques, qui ont bien d’autres choses à considérer. Notamment celle-ci : comment convaincre la population de respecter le plan de bataille anti-COVID-19.

Les tensions entre les deux sont inévitables.

Shelley Deeks, directrice de la santé publique en Ontario, vient de démissionner pour protester contre le code de couleurs adopté par le gouvernement Ford.

Dina Hinshaw, son homologue albertaine, a souvent contesté les décisions du gouvernement de Jason Kenney – dissensions qui ont d’ailleurs coulé dans les médias.

Mais dans tous ces cas, les rôles entre la machine gouvernement et les conseillers scientifiques étaient partagés. Aux scientifiques d’émettre des recommandations au meilleur de leur connaissance. Aux politiciens de faire les difficiles arbitrages qui s’imposent et de les « vendre » aux citoyens.

Le message a du mal à passer quand on ignore de qui il vient exactement.

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Mercredi, en commission parlementaire, Horacio Arruda a laissé tomber sa « bombe » : lorsque le Québec est entré en semi-confinement, le 28 septembre, le gouvernement est allé au-delà de ses recommandations en ordonnant la fermeture des salles à manger des restaurants.

Offusqués, des restaurateurs appellent maintenant à la désobéissance civile. On comprend leur colère, eux qui vivent avec les conséquences financières de cette décision.

Cela dit, Québec a pris une décision en tenant compte d’un ensemble de facteurs – notamment la difficulté d’appliquer le principe des « bulles familiales » dans les restaurants.

Ce qui choque, ici, c’est plutôt le fait que depuis le début de la pandémie, le gouvernement Legault s’appuie religieusement sur les avis de la Santé publique.

On voit maintenant que ce n’est pas toujours le cas. Que d’autres facteurs entrent en ligne de compte.

C’est compréhensible. Ça le serait encore plus si la ligne des eaux du processus décisionnel était partagée plus clairement, entre les scientifiques et les politiques.