Pour redresser le bateau troué de la DPJ, il faut remettre le cap, d’abord et avant tout, sur l’intérêt des enfants.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Ce constat dressé lundi par Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, est consternant de banalité.

Comment ? Notre réseau de protection des enfants ne met pas déjà l’intérêt de ses protégés au cœur de son action ?

Eh bien non. Cet objectif qui devrait aller de soi s’est perdu en chemin, au profit d’autres droits, notamment ceux des parents biologiques, constate la Commission dans le rapport d’étape livré cinq mois avant la date d’échéance de son rapport final.

PHOTO FRANÇOIS ROY, ARCHIVES LA PRESSE

Régine Laurent, présidente de la Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse

Que la commission Laurent ait dû réaffirmer ce droit et annoncer qu’elle proposera des changements législatifs pour corriger le tir montre à quel point tout notre système de protection des enfants est défaillant.

Lundi, Mme Laurent n’a pas mâché ses mots. Elle a parlé de détresse : celle des enfants, et celle des intervenants privés de moyens. Le vice-président André Lebon, lui, a évoqué un « bordel systémique ».

Qu’est-ce qui a le plus marqué Mme Laurent lors de ce vaste exercice d’auscultation des services à l’enfance ?, lui avons-nous demandé cette semaine.

Sa réponse : « La honte de voir qu’il y a autant de souffrance vécue au Québec. »

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Le rapport d’étape dresse le constat d’échec d’un réseau qui est affaibli au point d’oublier ce pour quoi il a été créé, il y a 40 ans.

À travers les lignes de ce diagnostic implacable, on comprend que le réseau était déjà fragile, mais que la réforme Barrette, imposée en 2015, a accéléré son déclin.

Cette réforme a dissous les centres jeunesse pour les noyer dans les superstructures bureaucratiques qui ont laissé les services jeunesse couler au troisième sous-sol des priorités.

En proposant de créer un poste de Directeur de la protection de la jeunesse qui chapeautera les services rendus à travers le Québec, la commission Laurent veut s’assurer que ce dossier remontera sur l’échelle de priorités, et que chaque région du Québec aura droit au même niveau de services – ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui.

C’est la seule recommandation formelle annoncée cette semaine ; les autres suivront en avril. Mais les constats permettent déjà de voir que la Commission a mis le doigt sur des bobos majeurs et tient à y remédier.

Quelques exemples.

· Actuellement, la DPJ est LA grande porte par laquelle les enfants fragiles entrent dans le système. Pas étonnant que ce dernier s’engorge. Alors que des services d’aide aux familles rendus en amont permettraient d’intervenir plus tôt et d’empêcher la situation des enfants de dégénérer. On peut s’attendre à ce que dans son rapport final, ce partage des responsabilités soit revu et corrigé.

· On peut s’attendre à ce que la Commission recommande des changements législatifs pour mettre un terme au phénomène des portes tournantes et aux douloureux allers-retours entre parents biologiques et structures d’accueil.

· Il y aura d’autres changements législatifs au menu. Notamment pour que le système de protection des enfants soit obligé d’entendre ce que ces derniers ont à dire. Et d’en tenir compte. Ça peut paraître incroyable, mais actuellement, ce n’est pas le cas.

· Il y a aussi la fameuse règle de confidentialité qui entoure les protégés par la DPJ, parfois contre leur intérêt. Quand un enseignant punit un enfant qui casse tout autour de lui, il aurait intérêt à connaître le contexte de la colère, explique Régine Laurent.

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Il y a plusieurs autres anomalies à corriger. Le délicat passage à l’âge adulte, par exemple, où les enfants de la DPJ sont brutalement laissés à eux-mêmes. Ou les problèmes des familles autochtones – une série de reportages de notre collègue Fanny Lévesque illustre le drame des communautés auxquelles on arrache les enfants, pratique qui fait écho à l’horreur des pensionnats.

Le diagnostic est dur, très dur. Le plan de soins reste à venir.

Mais pour une fois, on a l’impression que les grands maux ont été identifiés. Et que les appels de détresse ont été entendus.