Depuis le début de la pandémie, la COVID-19 expose les failles de nos systèmes de santé qui craquent sous la pression.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Mais le développement des vaccins montre une autre histoire. Celle d’une machine qui obtient des résultats… et qui surpasse même les attentes les plus optimistes.

Au printemps dernier, vous auriez dit à un expert en immunologie que nous aurions aujourd’hui des données positives sur non pas un, mais bien trois vaccins différents contre la COVID-19, et il vous aurait renvoyé à vos nuages et vos licornes.

PHOTO JOHN CAIRNS, AGENCE FRANCE-PRESSE

L’AZD1222, un vaccin candidat mis au point par l’Université d’Oxford et Vaccitech

Bien sûr que l’histoire est loin d’être terminée. Les résultats dévoilés par les groupes Pfizer/BioNTech, Moderna et AstraZeneca/Oxford sont préliminaires. On attend toujours des informations cruciales, notamment la durée de l’immunité conférée par ces vaccins. Certains doutes sur les données subsistent, notamment dans le cas d’AstraZeneca.

L’idée n’est pas donc de crier victoire prématurément.

Mais il faut bien reconnaître que se retrouver à ce stade-ci aujourd’hui est absolument inespéré. Jamais, dans l’histoire, des vaccins n’ont connu de développements aussi rapides.

Dans le contexte difficile actuel, ça fait quand même du bien de le constater.

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Mark Toshner est un médecin britannique lié à l’Université Cambridge qui a participé aux études cliniques du vaccin d’Oxford et d’AstraZeneca.

En temps normal, il explique que son métier est généralement fait… d’attente. Attendre les demandes de subventions. Les autorisations des comités éthiques. Le feu vert des autorités. Le recrutement de participants.

La COVID-19 a propulsé tous ces processus en mode turbo. L’argent, évidemment, a coulé à flot. Le DToshner raconte que son équipe de quatre personnes a bondi… à 90 employés.

Les agences réglementaires ont coupé la paperasse et enclenché des protocoles d’urgence, révisant les données à toute vitesse. On a ainsi autorisé, par exemple, le lancement d’études de phases III avant même la fin des phases II.

Ce faisant, on a pris des risques. On raconterait l’histoire différemment, aujourd’hui, si des participants avaient subi de graves effets secondaires attribuables aux vaccins expérimentaux. Mais ces risques paraissent avoir été calculés. Des garde-fous ont été conservés. L’étude d’AstraZeneca, par exemple, a été interrompue le temps d’y voir clair lorsqu’un participant est tombé gravement malade.

Le DToshner évoque une « incroyable expérience collaborative ». Cette collaboration, on l’a vue dès le début de la pandémie, quand des chercheurs chinois ont publié la séquence complète du virus et que les premiers travaux ont été partagés avant même d’être publiés dans les grandes revues. Encore ici, on a coupé quelques coins ronds. Mais le principal est que les connaissances se sont répandues autour du globe comme une traînée de poudre.

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Toute belle histoire comporte son lot de chance et ses zones d’ombre. Le développement rapide des vaccins n’est pas étranger au fait que le virus de la COVID-19 ressemble beaucoup à d’autres coronavirus déjà étudiés, ce qui a donné une longueur d’avance aux chercheurs.

Dans les laboratoires d’entreprises comme BioNTech ou Moderna, des technologies comme les vaccins à ARN avaient atteint le bon stade de maturité pour être déployées. Et il apparaît clair que le virus de la COVID-19 est moins difficile à déjouer que le VIH, par exemple.

Certains aspects du succès que l’on célèbre aujourd’hui sont plus troublants.

Jonathan Kimmelman, directeur de l’unité de bioéthique médicale à l’Université McGill, rappelle que si les études sur les vaccins se sont déroulées aussi rapidement, c’est en grande partie parce que l’épidémie a été mal contrôlée. Pour tester un vaccin, il faut des infections. Il est donc ironique de savoir que la vigueur de l’épidémie dans des pays comme les États-Unis, le Brésil et le Royaume-Uni a accéléré les études.

Le professeur Kimmelman souligne aussi que dans le merveilleux monde des entreprises pharmaceutiques, les incitatifs sont maximaux quand un produit dont tout le monde a besoin fait miroiter les dollars. Parlez aux gens qui attendent des médicaments pour des maladies orphelines et vous aurez le revers de la médaille.

Malgré ces bémols, il est clair que nous sommes devant de réels exploits à célébrer. Mark Toshner tient à souligner l’apport des centaines de milliers de participants « altruistes » qui ont levé la main pour tester un vaccin expérimental. Il rappelle que plusieurs études cliniques ne sont jamais terminées faute de participants.

Au bout du compte, le DToshner parle d’un « triomphe de bonnes personnes et de bons processus ». Au moment où nos gouvernements en sont à planifier la distribution possible de trois vaccins différents, on ne voit pas comment on pourrait le contredire.