Les experts sont formels : les démocraties ne meurent plus de la même façon qu’avant. D’un bout à l’autre de la planète, on les tue à petit feu, sournoisement.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Et c’est exactement ce que Donald Trump est en train de faire aux États-Unis.

Il a mené, dans la nuit de mercredi, la plus grave de ses attaques contre les institutions démocratiques du pays.

« Il ne l’a jamais fait de façon aussi éhontée », a souligné Dan Balz, vieux routier du journalisme politique au Washington Post. Dans un texte indigné, il accuse son président de « menacer la stabilité du pays ».

Ce n’est pas la première fois que Donald Trump semble vouloir imiter les dirigeants autocrates avec qui il a tant d’atomes crochus.

Mais cette fois – en se déclarant faussement vainqueur et en criant à la fraude –, il l’a véritablement fait de la plus odieuse des façons, au plus mauvais moment.

Sur Twitter, Samantha Power, ancienne ambassadrice aux Nations unies sous Barack Obama, a dit chercher comment décrire la réaction de Donald Trump à ses enfants.

« En tant que parents, nous voulons que nos enfants se sentent en sécurité, qu’ils respectent les règles et qu’ils soient reconnaissants de vivre dans une démocratie. Comment leur expliquer ce que Trump tente de faire ? », a-t-elle écrit.

Une idée : lire à ses enfants des extraits de l’ouvrage La mort des démocraties, publié l’an dernier par deux politologues de l’Université Harvard, Steven Levitsky et Daniel Ziblatt.

Ce sont eux qui ont expliqué en détail que de nos jours, les démocraties ne meurent généralement plus à la suite de coups d’État militaires. Ce sont souvent des dirigeants élus qui les tuent en les rongeant de l’intérieur.

Venezuela, Géorgie, Hongrie, Nicaragua, Pérou, Philippines, Pologne, Russie, Sri Lanka, Turquie, Ukraine… La liste des pays où, ces dernières années, cette mécanique perverse a été enclenchée est longue.

Le problème, c’est qu’on aura souvent tendance à faire preuve d’une certaine nonchalance à l’égard des dirigeants qui, comme Trump, s’attaquent aux fondements de la démocratie de façon insidieuse.

« Comme jamais le régime ne commet d’acte signalant un passage évident à la dictature (putsch, loi martiale, suspension de la Constitution), rien ne déclenche les sirènes d’alarme de la société. Ceux qui dénoncent les abus de pouvoir sont accusés d’exagérer ou de crier au loup. L’érosion de la démocratie est pour beaucoup imperceptible », soulignent Steven Levitsky et Daniel Ziblatt.

La leçon à retenir est très simple : les institutions démocratiques doivent être défendues vigoureusement dès qu’on les attaque.

PHOTO ANNA MONEYMAKER, THE NEW YORK TIMES

Donald Trump lors d’un rassemblement le 31 octobre dernier à Reading, en Pennsylvanie.

ll faut souhaiter que les Américains ne prennent pas cette tâche à la légère au cours des prochains jours. Y compris les politiciens républicains à Washington.

Même si Joe Biden devait triompher, Donald Trump va se battre avec l’énergie du désespoir pour rester à la Maison-Blanche. Ses hommes de main ont déjà commencé à contester les résultats dans certains États-clés et à y déployer des avocats pour tenter de faire cesser le dépouillement des votes.

Le premier débat présidentiel entre les deux candidats avait été qualifié de shitshow. La bataille qui vient d’être déclenchée pourrait être encore plus féroce. La vigilance est de mise.

Et si Donald Trump était réélu de façon légitime ? C’est encore possible. Mais on ne voit pas pourquoi il cesserait tout à coup d’affaiblir la démocratie et les valeurs libérales qui l’accompagnent.

Même qu’on aurait vraisemblablement affaire à un Trump encore plus décomplexé, qui n’aurait plus de comptes à rendre à personne, car il ne pourrait pas être réélu (notons toutefois qu’il a évoqué l’idée de « négocier » un troisième mandat !).

Dans tous les cas de figure, tant que le président républicain demeure dans le portrait, l’héritage démocratique américain sera en péril. L’affirmer, c’est la meilleure façon de le protéger, ce n’est pas l’équivalent de crier au loup.