Oubliez l’or noir. Les analystes nous disent que ce sont des batteries fonctionnant à l’or blanc – le lithium – qui propulseront la majorité des nouvelles voitures vendues dans le monde d’ici 15 à 20 ans.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Ce marché en pleine croissance, tant François Legault que Justin Trudeau le voient dans leur soupe. Et ils sont prêts à y miser de l’argent – le nôtre – pour que le Québec et le Canada plus largement s’y taillent une place.

Dans son discours du Trône, la semaine dernière, Justin Trudeau a encore brandi l’idée de « véhicules et de batteries zéro émission » made in Canada – en promettant du même souffle de couper de moitié l’impôt des entreprises qui les fabriqueront.

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« Ce sont des batteries fonctionnant à l’or blanc – le lithium – qui propulseront la majorité des nouvelles voitures vendues dans le monde d’ici 15 à 20 ans », écrit notre éditorialiste.

Québec, de son côté, pourrait investir jusqu’à 2 milliards (sur des investissements totaux de 7 milliards, en comptant le privé) dans l’aventure.

Le rêve des politiciens : créer une filière complète du véhicule électrique en sol canadien, de la mine jusqu’à la fabrication des voitures. Un projet extrêmement ambitieux.

Dans cette vision, le Québec tire de son sous-sol le lithium, le nickel et le graphite nécessaires à la fabrication des batteries. Ces matériaux sont transformés une première fois chez nous, puis convertis en batteries lithium-ion dans d’autres usines locales. Les batteries alimentent ensuite des entreprises québécoises de véhicules électriques comme Novabus ou Compagnie électrique Lion. Elles prennent aussi le chemin de l’Ontario, où l’industrie automobile aura abandonné l’assemblage de voitures à essence pour se consacrer à la fabrication de véhicules électriques.

Ah oui : on recyclera aussi les vieilles batteries ici.

Une lubie ? Non. Il est sain d’être sceptique quand nos politiciens promettent de faire ainsi valser des milliards de fonds publics dans des projets risqués. Mais cette vision ne repose pas sur des nuages.

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Un peu partout dans le monde, les gouvernements veulent instaurer des filières de véhicules électriques pour contourner la Chine, qui contrôle la première transformation du lithium. Tout faire au même endroit comporte des avantages : « sécuriser l’approvisionnement, contrôler des ressources de fabrication, récupérer des marges versées aux fournisseurs et assurer un meilleur contrôle sur la qualité du produit final », dixit une étude de KPMG.

Cette analyse, comme d’autres, confirme que le Québec et le Canada peuvent espérer jouer dans la cour des grands dans l’industrie des véhicules électriques.

Le dernier signal positif vient de l’agence financière Bloomberg. Il place le Canada en quatrième place des pays les mieux placés pour établir une chaîne d’approvisionnement complète dans le domaine, derrière la Chine, le Japon et la Corée du Sud.

Le Québec, en particulier, présente des avantages intéressants. Son sous-sol est riche en lithium et autres minerais essentiels, et certains ingénieurs connaissent un truc ou deux sur les moteurs électriques chez Hydro-Québec et dans les entreprises.

Autre avantage : notre électricité propre et bon marché. Les industriels en sont friands, et les consommateurs ne sont pas dupes. On peut espérer que tant qu’à acheter une voiture électrique, ils voudront qu’elle n’ait pas été fabriquée en brûlant du charbon.

Voilà pour la théorie. Il reste maintenant le plus difficile : transformer le rêve en réalité. Monter une telle filière implique d’imbriquer plusieurs morceaux de casse-tête. Tout au bout de la chaîne, un pas important a été franchi en Ontario le mois dernier quand l’entreprise Ford s’est entendue avec le syndicat Unifor pour convertir ses installations d’Oakville en usine d’assemblage de véhicules électriques à partir de 2024.

Le début de la chaîne, lui, a connu un départ plus chaotique. La saga de Nemaska Lithium, une entreprise québécoise censée extraire du lithium au nord de Chibougamau, puis de le transformer à Shawinigan, a été marquée par les dépassements de coûts et un processus de protection contre les créanciers. Cet été, le ministre du Développement économique, Pierre Fitzgibbon, a qualifié le montage financier de l’entreprise de « patente à gosse ».

Québec a perdu du temps, de la crédibilité et de l’argent dans cette histoire, mais le ménage est fait. Le gouvernement, qui a allongé 300 millions supplémentaires, détient maintenant Nemaska à parts égales avec la firme britannique Pallinghurst. On peut espérer – enfin ! – repartir sur de meilleures bases.

Pour le Québec et le Canada, le grand test de crédibilité s’en vient : combler le milieu de la chaîne en attirant un fabricant de cellules de batteries. Le ministre Fitzgibbon a fait la tournée de l’Asie, de l’Europe et des États-Unis pour convaincre les géants de s’établir ici.

Notre électricité suffira-t-elle à les convaincre ? Croiront-ils aux promesses d’extraction de lithium de Nemaska ? Ces réponses pourraient bien décider du sort de toute la filière.

En attendant, Québec, qui présente largement ce rêve comme un projet provincial, ferait bien de réaliser qu’il ne peut tout faire seul. Le gouvernement Trudeau est prêt à délier les cordons de sa bourse (il ne s’est jamais gêné !), et il est possible que certains maillons s’arriment mieux à l’industrie automobile ontarienne. Espérons que la collaboration primera sur la compétition.

Cette aventure électrique est risquée. Pour se tailler une place sur le marché mondial, le Québec et le Canada devront faire les choses à la fois vite et bien. Nemaska a aussi montré à quel point le diable est dans les détails. Mais pour l’instant, on serait malvenu de cracher dans la soupe et de reprocher à nos élus de voir grand.