Il faut qu’on reparle de Raif Badawi.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Il faut qu’on reparle de ce blogueur parce qu’il est toujours derrière les barreaux, en Arabie saoudite. Alors que sa famille, elle, est toujours à Sherbrooke en train de l’attendre.

Et il faut qu’on reparle du régime saoudien, aussi, qui se comporte comme un État voyou, mais à qui on vend de l’équipement militaire avec enthousiasme. Nous y reviendrons plus loin.

Mais d’abord, évoquons le cas de Raif Badawi pour une raison plus constructive. Parce qu’en ces temps où notre solidarité est testée par la pandémie, le soutien apporté à ce blogueur n’a pas faibli.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

Rassemblement pour la libération de Raif Badawi en janvier 2015 à Montréal, auquel assistait sa femme, Ensaf Haidar

On s’en voudrait de ne pas le souligner : vendredi, à Sherbrooke, se tenait un 300e rassemblement pour réclamer sa libération. Le premier a eu lieu à l’automne 2014, à l’initiative d’une employée du cégep de Sherbrooke, Jane Hospes. Depuis, il y en a eu chaque semaine. « On ne désespère pas, on n’abandonne pas », nous a-t-elle dit.

Certains diront, avec une pointe de cynisme, que ces efforts n’ont rien changé.

Ce n’est pas le cas.

L’emprisonnement de Raif Badawi a souvent été dénoncé, ici comme ailleurs, et le gouvernement fédéral a plaidé en sa faveur à plusieurs reprises auprès des autorités saoudiennes.

Raif Badawi n’a pas encore été libéré, mais il est toujours vivant. Et il a reçu 50 coups de fouet plutôt que 1000. Tout ça, vraisemblablement, parce que la mobilisation a été constante.

* * *

Cette pointe de cynisme, vous l’avez toujours ?

Ça tombe bien, c’est le moment de l’utiliser.

Le temps est venu d’aborder le cas spécifique de l’Arabie saoudite. Et plus précisément le cas de ses relations avec les démocraties occidentales.

Pourquoi nos démocraties font-elles trop souvent des courbettes devant le prince héritier Mohammed ben Salmane ? Par-dessus tout à cause de son pouvoir d’achat.

PHOTO OFFICIELLE DU RÉGIME SAOUDIEN, ARCHIVES REUTERS

Le prince héritier Mohammed ben Salmane

Le plus récent livre sur Donald Trump du journaliste américain Bob Woodward, Rage, contient des passages fascinants à ce sujet.

Le reporter tente de savoir si Donald Trump croit le prince héritier, qui dit n’avoir rien à voir avec l’assassinat du chroniqueur du Washington Post Jamal Khashoggi. Celui qui a été tué par des Saoudiens en Turquie en 2018.

« Il a dit très fermement qu’il ne l’avait pas fait », affirme Trump.

Puis, il ajoute : « Bob, ils ont dépensé 400 milliards sur une très courte période. »

Bon, d’abord, c’est faux : le régime saoudien n’a pas acheté pour 400 milliards d’armes américaines. Du moins, pas encore. Mais plus que le mensonge, c’est ici le raisonnement du président qui est inqualifiable.

Traduction : Bob, ce régime peut bien découper en rondelles n’importe quel dissident, s’il contribue à faire rouler notre économie, on va fermer les yeux !

* * *

Quel politicien immoral, ce Donald Trump, direz-vous.

Et vous aurez raison.

Mais au sujet de l’Arabie saoudite, il faudrait aussi se regarder dans un miroir.

Lorsque Stephen Harper était au pouvoir, le Canada a approuvé un contrat de vente d’équipement militaire au régime saoudien. On parle ici d’une entente de quelque 14 milliards. C’est colossal.

Après son élection en 2015, le gouvernement Trudeau a rompu avec l’ère Harper en renouant notamment avec le multilatéralisme et les opérations de paix. Mais il a décidé de ne pas rompre le contrat avec l’Arabie saoudite.

Le prétexte officiel était que les blindés qu’on vendait au régime saoudien n’étaient pas à la source de violations des droits de la personne.

Or, récemment, un groupe d’experts de l’ONU a contredit Ottawa. Il a accusé le Canada d’alimenter la guerre au Yémen en vendant de l’équipement militaire aux Saoudiens. Une guerre sale qui aurait déjà fait plus de 100 000 morts, dont de nombreux civils.

L’argent n’a peut-être pas d’odeur, mais elle a une couleur : celle du sang.

Découvrez le rapport (en anglais)

Un pays à qui on pardonne tout, l’Arabie saoudite ? Encore plus que vous ne l’imaginez ! Le royaume occupe actuellement la présidence tournante du G20. Il sera donc l’hôte du prochain sommet des dirigeants de ce forum de coopération économique, fin novembre. C’est aberrant.

Face à un spectacle aussi affligeant, on peut choisir de baisser les bras, de se dire que chaque personne qui va dénoncer le régime saoudien n’est après tout qu’un grain de sable dans l’océan.

On devrait toutefois s’inspirer de ceux qui s’entêtent à défendre Raif Badawi et à dénoncer les exactions de l’Arabie saoudite. Car leurs efforts ressemblent plutôt à des grains de sable dans l’engrenage saoudien.

Grâce à eux, le dossier noir du régime saoudien va continuer à s’épaissir. Son étoile va continuer de pâlir. Et il deviendra de plus en plus difficile, même pour ceux qui empochent ses milliards, de le défendre.