Le discours du Trône, ce n’est rien de plus qu’un discours, disons-le.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

C’est une série de mots qui permettent au gouvernement d’énoncer l’orientation et les objectifs qu’il entend privilégier pour les prochains mois. Les budgets, les mesures, les politiques suivent plus tard.

Il est donc important, lorsqu’on analyse un tel texte, de s’attarder au choix des mots, qui sont sélectionnés avec soin par le premier ministre.

Dans le discours lu mercredi, on a ainsi insisté sur l’importance d’un Canada « résilient », « fort », « efficace », « ambitieux ».

PHOTO ADRIAN WYLD, VIA REUTERS

Le premier ministre Justin Trudeau pendant le discours du Trône, mercredi, à Ottawa

On a dit vouloir « rebâtir en mieux » et « travailler pour une société plus sûre et plus juste ».

Fort bien. Mais un mot manque à l’appel dans ce discours de plus de 8000 mots : « rigueur ».

On comprend que le premier ministre a voulu être clair dans son message. « L’heure n’est pas à l’austérité », a-t-il dit. Nous allons dépenser autant que les crises sanitaire et économique le commanderont.

« La tâche n’est pas terminée », a-t-il renchéri pour être bien certain que l’on comprenne.

Il est vrai que la crise sanitaire est toujours en cours, vrai que l’économie a bénéficié jusqu’ici des dépenses généreuses d’Ottawa depuis le début de la pandémie.

Mais à voir le déficit de plus de 343 milliards (en juillet dernier !) qui se creuse à vue d’œil, on se serait attendus à ce que Justin Trudeau tempère tout de même un peu cette volonté de dépenser sans compter.

Or, jamais ne précise-t-il que les investissements à venir devront être raisonnables, mesurés, pondérés, afin de ne pas faire sauter la caisse. Jamais ne dit-il qu’il agira avec rigueur, autrement dit.

Au contraire même, le gouvernement se donne le droit d’utiliser « l’arsenal budgétaire nécessaire » pour contribuer à la relance. Comme si on ne prévoyait pas de lendemain à la relance !

Et lors de son inutile adresse à la nation en soirée, M. Trudeau s’est justifié en précisant que les faibles taux d’intérêt faisaient en sorte que le Canada pouvait se permettre d’être aussi généreux. Comme s’il prévoyait que ceux-ci resteraient bas jusqu’en 2050 !

C’est inquiétant. Surtout quand on sait que le Canada a été l’un des pays les plus généreux au monde (10 % du PIB du Canada en aide directe, comparativement à 6,7 % pour les pays du G7 en moyenne).

Oui, c’était la chose à faire lors de la première vague. Mais quand on voit que le revenu disponible des ménages a augmenté au Canada au deuxième trimestre 2020 grâce à l’aide gouvernementale, on peut se demander si on n’en a pas trop fait. Et donc, s’il ne vaudrait pas la peine de mettre la pédale douce un peu. Surtout si le confinement de la deuxième vague est plus ciblé, donc moins douloureux.

N’oublions pas que le Canada se dirige vers le plus important déficit depuis les années 1960, en proportion de l’économie (et on dit années 1960, parce que c’est à ce moment-là qu’on a commencé à compiler les données de cette manière)…

Et pourtant, pas de trace d’un objectif budgétaire dans le discours prononcé mercredi. Pas de fiscal anchor, comme disent les Anglos. Pas d’horizon pour l’équilibre budgétaire ou de cible pour le ratio dette/PIB.

Il n’est pas trop tard pour bien faire, cela dit. Dans les prochains mois, avec un plan de relance à rendre public et une mise à jour économique à dévoiler, le fédéral pourrait se fixer des objectifs budgétaires. Et on espère qu’ils viendront, même si le discours de mercredi ne contient aucun indice en ce sens.

« C’est une question de crédibilité, non seulement avec les agences de notation, mais aussi avec le public », avertit Luc Godbout, titulaire de la Chaire en fiscalité et en finances publiques de l’Université de Sherbrooke.

Il y a du bon dans le discours prononcé mercredi, notamment l’ambition des mesures environnementales prévues à moyen terme. Il aurait été difficile d’en faire le fil conducteur du discours dans un contexte de crises sanitaire et économique, mais il était tout à fait pertinent d’en faire un moteur éventuel de la relance. Surtout dans un contexte d’effondrement des prix du pétrole.

Mais si on croit justement en ces mesures, si on veut se permettre un grand plan de développement des technologies propres, des voitures électriques, des batteries et des infrastructures de recharge, il faut dès maintenant agir pour pouvoir se les permettre.

Et cela passe inévitablement par une approche des finances publiques plus rigoureuse.