Le Canada ne sortira pas indemne de son bras de fer avec la Chine, encore moins gagnant.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

C’est la seule conclusion qu’on peut tirer d’une rare rencontre éditoriale avec le numéro un de la diplomatie chinoise au pays, qui a accueilli La Presse dans le jardin du consul à Montréal pour un échange dont le ton n’avait rien de diplomatique.

Bien que toutes les questions aient pu être abordées sans faux-fuyant, il n’y avait, disons-le, qu’un sujet à l’ordre du jour : l’arrestation de la fille du fondateur de Huawei, Meng Wanzhou.

« Les fondations mêmes de notre relation ont été ébranlées », a lancé l’ambassadeur Cong Peiwu avec aplomb et fermeté.

« Le Canada a offensé les droits légitimes de nos citoyens et de nos entreprises. »

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Il est toujours aussi difficile, aujourd’hui, de comprendre comment le Canada a pu se laisser entraîner dans pareil guêpier il y a près de deux ans.

Pourquoi le gouvernement a-t-il docilement accepté d’accueillir la demande d’extradition de l’administration Trump ? Pourquoi avoir procédé avec une telle insouciance à une arrestation qui, selon l’avertissement du Service canadien du renseignement de sécurité, allait faire dérailler les relations du Canada avec un tiers pays, et pas n’importe lequel ?

Bref, pourquoi Ottawa a-t-il choisi de se faire « complice » des Américains, comme l’a dit l’ambassadeur de Chine ?

PHOTO FRANÇOIS ROY, LA PRESSE

En rencontre éditoriale avec La Presse, l’ambassadeur de Chine au Canada, Cong Peiwu, s’entretient avec Audrey Ruel-Manseau, François Cardinal et Alexandre Sirois.

C’est un mystère total. D’autant que la même demande avait été préalablement faite à « des douzaines de pays », selon ce qu’a rapporté le Globe and Mail en manchette vendredi, confirmant une forte rumeur qui circulait dans les cercles diplomatiques ces derniers mois.

Or, de toute évidence, aucun pays n’a accepté d’embarquer dans ce nouvel épisode de la guerre que livrait Trump à la Chine.

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Les États-Unis reprochent à Meng Wanzhou d’avoir menti à une banque dans le but de contourner les sanctions américaines contre l’Iran.

Peut-être. Mais bien qu’il s’agisse d’une fraude potentielle sur le sol canadien, rappelons tout de même que le pays n’applique pas les mêmes sanctions contre Téhéran. Et surtout, la motivation politique est assez évidente derrière la demande de l’administration Trump : ce dernier a lui-même proposé d’échanger la libération de Mme Meng contre des concessions dans une entente commerciale, imaginez !

Et pourtant, Ottawa a docilement accepté d’accomplir les basses œuvres d’un président avec qui elle n’a aucun atome crochu.

Le Canada s’est ainsi retrouvé coincé entre l’arbre et l’écorce. Entre deux puissances qui n’ont aucun souci pour les « petits » pays victimes de cette guerre de titans.

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Voilà pourquoi Justin Trudeau aurait intérêt, au moment où Trump est occupé ailleurs, à relire avec plus d’ouverture les arguments formulés ces derniers mois par des experts comme Louise Arbour, Allan Rock, Louise Fréchette, Lloyd Axworthy, Lawrence Cannon, Ed Broadbent et tant d’autres personnalités de toute allégeance qui l’encouragent à libérer Meng Wanzhou. Sans délai.

Car n’oublions pas que deux Canadiens, Michael Kovrig et Michael Spavor, croupissent en prison en raison de l’entêtement d’Ottawa. Une situation dramatique qui, de toute évidence, est directement liée au sort de Mme Meng, quoi qu’en dise la Chine.

Il importe donc de consulter l’article 23 de la Loi sur l’extradition du Canada, qui permet à David Lametti, en sa qualité de ministre de la Justice (non pas de procureur général), de mettre fin à tout moment à une procédure examinant une demande d’extradition. D'autant que cette dernière est manifestement contraire à l’intérêt national canadien.

Une mesure tout à fait légale, donc, qui fait tomber le principal argument de Justin Trudeau : le gouvernement ne peut intervenir parce que la cause est devant les tribunaux.

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Est-ce que le Canada capitulerait alors devant la « diplomatie des otages » de la Chine ? Certains pourraient le voir ainsi. Mais, bien franchement, la vraie capitulation, c’est celle du Canada face aux États-Unis. Jamais Ottawa n’aurait dû accepter d’être un pion au service de l’administration Trump.

Et aujourd’hui, hélas, la seule porte de sortie, c’est de libérer Mme Meng. C’est aussi la seule façon d’ouvrir la voie à la libération des deux Michael. Deux enjeux qui doivent absolument aller de pair pour un dénouement raisonnable de toute cette histoire.

PHOTO JENNIFER GAUTHIER, ARCHIVES REUTERS

Meng Wanzhou à Vancouver, en mai dernier

Cela ne donnerait en rien raison à la Chine dans ce dossier, pas plus que ce serait un appui à ses politiques liberticides à Hong Kong ou au Xinjiang. Autant d’enjeux sur lesquels le Canada doit rester ferme (lire l’éditorial d’Alexandre Sirois).

Mais voilà, dans le cas Meng Wanzhou, il faut se rendre à l’évidence : plus le temps passera, plus il sera difficile de se sortir de ce piège, et plus les vies des deux otages seront en péril. Une situation dramatique qui justifie que le pays, qui ne fera jamais le poids face à la Chine, libère cette détenue qu'il n'aurait de toute façon pas dû arrêter.

Le Canada prêtera-t-il le flanc à la critique en cédant face à un État agressif qui ne respecte pas les droits de l’homme ? Oui, c’est possible. Mais c’est un prix à payer pour sortir les otages de là avant qu’il ne soit trop tard.

S’il y a une chose qui apparaît évidente au terme de la rencontre de La Presse avec l’équipe diplomatique de la Chine, c’est que cette dernière n’a aucun souci pour sa réputation. Si bien qu’elle risque plutôt de multiplier les pressions et les mesures punitives d’ici la fin d’un processus judiciaire qui pourrait s’étirer jusqu’en 2024.

« La détention de Mme Meng a envoyé le mauvais signal, a dit l’ambassadeur Cong Peiwu. C’est l’obstacle principal à une bonne relation et nous aimerions que le Canada prenne la bonne décision pour la rétablir le plus tôt possible. »

Comme le dit la Chine, la balle est maintenant dans le camp du Canada.