« Êtes-vous mieux qu’il y a quatre ans ? »

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

En 1980, lors de la course à la Maison-Blanche, ce fut la question qui tue. Elle a été posée aux Américains par le républicain Ronald Reagan alors qu’il faisait campagne contre le président sortant, le démocrate Jimmy Carter.

Plus de 50 % des Américains ont répondu non ; ils ont voté pour Ronald Reagan. Quarante ans plus tard, Donald Trump ne veut surtout pas subir le même sort que Jimmy Carter.

Escamoter la question qui tue : ce fut le principal objectif stratégique de la convention républicaine, la semaine dernière.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Donald Trump s’est livré jeudi à une attaque en règle contre son rival démocrate, Joe Biden.

Il fallait éviter toute comparaison avec l’état dans lequel se trouvait le pays quand Barack Obama a quitté la présidence en 2017 et celui, piteux, d’aujourd’hui.

N’ajustez pas votre appareil : pendant tout le reste de la campagne qui va nous mener à l’élection présidentielle du 3 novembre, les républicains vont chercher à atteindre le même objectif.

Le mois dernier, un sondage mené pour NBC News et le Wall Street Journal a révélé que 72 % des Américains estiment que le pays va dans la mauvaise direction. Près de trois Américains sur quatre.

Pour empêcher les électeurs de tirer les conclusions qui s’imposent, il faut faire diversion. Et la meilleure façon d’y parvenir, pour les républicains, c’est de diaboliser leur adversaire.

Les orateurs républicains ont donc frappé sur Joe Biden lors de la convention, comme jadis Mike Tyson cognait sur chaque boxeur qu’il affrontait dans un ring. Objectif : le démolir.

Et ça ne s’arrêtera pas. Ça devrait plutôt s’accentuer au cours des prochaines semaines.

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Le meilleur allié de Donald Trump, c’est n’est pas Mike Pence.

Son arme secrète, ce n’est pas Melania.

C’est la peur.

Comme ce fut le cas pour George W. Bush, en 2004, quand il affrontait John Kerry et cherchait à faire oublier que son pays s’enlisait en Irak, une guerre absurde basée sur de faux prétextes dont il était l’ultime responsable.

À écouter Donald Trump et une bonne partie des autres têtes d’affiche de la convention du Parti républicain, Joe Biden est le pire cauchemar des Américains. Rien de moins.

PHOTO KEVIN LAMARQUE, REUTERS

Joe Biden

Si le candidat démocrate est élu, il va « démanteler et détruire » le « mode de vie américain ». Entre autres parce que c’est un socialiste qui va ruiner l’économie, soutiennent les républicains. Mais ce n’est pas tout. Il va laisser les « violents anarchistes, agitateurs et criminels » prendre le contrôle de la nation. En somme, plus personne ne sera en sécurité si Donald Trump perd la prochaine élection.

Un peu plus et les républicains annonçaient qu’il va pleuvoir des grenouilles du Vermont jusqu’à l’Oregon et que les eaux du fleuve Mississippi vont être changées en sang !

Est-ce que dépeindre Joe Biden en antéchrist peut fonctionner ? Il y a trois obstacles de taille à une telle stratégie.

D’abord, le candidat démocrate n’est pas un inconnu. Il fait de la politique à Washington depuis près de cinq décennies. Dont huit ans à la Maison-Blanche en tant que vice-président. Lorsqu’il a quitté son poste, le pays était dans une forme resplendissante.

Ensuite, Joe Biden est pour l’instant moins polarisant qu’Hillary Clinton. C’est un avantage à ne pas négliger, considérant que la politicienne a remporté le vote populaire en 2016 malgré cette faiblesse.

Enfin, les violences sur lesquelles Donald Trump insiste tant ces jours-ci surviennent alors que le président… c’est lui ! « Le 3 novembre, nous allons rendre l’Amérique plus sûre », a-t-il promis. On nage en plein délire !

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Cela dit, la course sera probablement plus serrée que ne le laissent entendre les sondages nationaux. En politique, la perception peut devenir la réalité. Et la peur est souvent mauvaise conseillère.

La campagne des deux candidats devra aussi s’adapter à la situation sur le terrain. Par exemple, si l’économie prend du mieux au cours des prochaines semaines, ça donnera forcément un coup de pouce au président.

Mais si ce n’est pas le cas, Joe Biden pourrait non seulement vouloir demander aux Américains s’ils sont « mieux qu’il y a quatre ans », mais aussi reprendre une plaisanterie utilisée par Ronald Reagan en 1980 contre Jimmy Carter.

« Une récession, c’est lorsque votre voisin perd son emploi. Une dépression, c’est lorsque vous perdez votre emploi. Et la reprise, c’est lorsque Jimmy Carter perd le sien ! », avait lancé le candidat républicain.

Ronald Reagan avait su, habilement, transformer l’élection de 1980 en référendum sur Jimmy Carter.

Le succès de Joe Biden pourrait être directement proportionnel à sa capacité de transformer le scrutin de novembre en référendum sur Donald Trump.