Il suffit de comparer les plateformes d’Erin O’Toole pour le Québec et pour l’Alberta pour comprendre qu’il aura de la difficulté à plaire à l’Est et à l’Ouest.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Difficile de mieux résumer le défi qui attend Erin O’Toole…

En 24 petites heures, le nouveau chef conservateur a profité de son discours de victoire en pleine nuit pour tendre la main aux « Québécois nationalistes » en leur promettant « une place importante » dans son parti.

Et dès le lendemain matin, une photo circulait sur Twitter de M. O’Toole arborant un t-shirt « I love Canadian OIL & GAS* ».

PHOTO TIRÉE DU COMPTE INSTAGRAM D’ERIN O’TOOLE

Le nouveau chef conservateur a diffusé une photo où il exprime son amour pour le gaz et le pétrole canadiens.

Un grand écart entre deux lointaines solitudes, vous dites ? Oui. C’est d’ailleurs ce qui lui a permis de succéder à Andrew Scheer : cette capacité à dire aux uns et aux autres ce qu’ils veulent entendre. Qu’ils soient progressistes ou conservateurs sociaux. Bonzes du parti ou simples militants. De l’est ou de l’ouest du pays.

Mais cette stratégie typique des courses à la direction, fort efficace au demeurant, sera fichtrement plus difficile à poursuivre maintenant qu’il est chef d’un grand parti qui aspire à gouverner la fédération.

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Pour avoir une petite idée de l’immense défi qui attend le nouveau chef, il suffit de prendre la « plateforme pour le Québec » du candidat O’Toole… et de la mettre côte à côte avec le « plan d’action pour l’Ouest » du candidat O’Toole (erinotoole.ca/fr). Woupelaï…

Le choc entre deux visions irréconciliables saute aux yeux (et pas juste parce que l’on propose une « plateforme » pour le Québec et un « plan d’action » pour l’Alberta).

À part une communion de pensée sur le gaz naturel, avec appui aux projets GNL Québec et LNG Canada, on peine à voir autre chose que des contradictions et des luttes à venir.

D’un côté, par exemple, on promet « le respect des compétences » du Québec avec engagement formel de ne « jamais s’immiscer dans les affaires internes » de la province.

Fort bien. Mais de l’autre côté, on s’est engagé à adopter « une loi sur les pipelines stratégiques à l’échelle nationale », qui permettrait au « gouvernement élu » d’imposer de telles infrastructures à ceux qui n’en veulent pas…

Autre exemple : on soutient que « seul un gouvernement du Parti conservateur peut protéger et garantir les intérêts des Québécois », notamment en matière économique. On s’engage à procéder à des transferts « sans condition contraignante ».

Mais en parallèle, on promet à l’Alberta une révision en profondeur de la péréquation pour qu’elle ne soit plus « obligée d’envoyer de l’argent à d’autres provinces » en cas de pépins financiers…

On comprend que le Québec peut difficilement en sortir gagnant. Ce qui explique peut-être qu’on joue avec les mots dans la traduction : « fix equalization » en anglais devient soudainement « assurer la péréquation » dans le document français…

Et on pourrait poursuivre ainsi longuement la liste des contradictions. Une liste qui montre qu’il sera bien difficile pour Erin O’Toole de répondre aux souhaits de l’un sans s’aliéner l’autre.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Erin O’Toole

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Pour se convaincre de la difficulté de concilier les demandes de l’est et de l’ouest du pays, il n’y a d’ailleurs qu’à voir comment Justin Trudeau peine lui aussi à faire le grand écart.

Le député de Papineau promettait de réconcilier le Parti libéral avec l’Alberta, et visiblement, la grogne dans l’Ouest montre qu’il a échoué jusqu’ici. Et ce, même si son gouvernement a acheté un pipeline avec les fonds publics pour s’assurer qu’il voie le jour !

Au Québec, le chef libéral jouit d’un certain appui, mais son bilan en matière de respect des compétences n’en est pas moins désastreux. Il a l’habitude d’imposer ses transferts et ses conditions, de snober toute demande le moindrement nationaliste et de s’immiscer dans les compétences des provinces (comme il l’a fait cette semaine en débloquant 2 milliards pour l’éducation).

Cela donnera peut-être un avantage à M. O’Toole auprès des nationalistes, d’autant que ses engagements pour le Québec sont audacieux sur papier. Son fédéralisme décentralisé est plus affirmé que celui de Stephen Harper.

Mais le défi s’annonce néanmoins difficile : comment faire de l’œil au Québec sans déplaire à l’Alberta, et vice-versa ? C’est la question qui attend le chef du PCC dans sa quête visant à diriger ce beau, et surtout grand, pays.

* La photo datée du 3 août 2020 provient du compte Instagram de M. O’Toole.