Si Andrew Scheer voulait nous convaincre qu’il n’était pas l’homme de la situation, il n’aurait pas fait mieux.

François Cardinal
François Cardinal La Presse

Son discours d’adieu de dimanche soir ne ressemblait pas à celui d’un chef de l’opposition, encore moins d’un élu ayant déjà aspiré au poste de premier ministre. Scheer a tiré dans toutes les directions en misant sur les idées de la droite « complotiste », comme s’il était membre du parti de Maxime Bernier plutôt que du Parti conservateur.

Il a accusé l’ensemble des médias traditionnels d’être biaisés. Il a mis en garde les Canadiens contre certains professeurs. Et il a fait un étrange parallèle entre la gauche actuelle et l’Union soviétique des années 80.

Son message, en gros, était que les jeunes sont enfermés de force dans une bulle idéologique de gauche par les « élites de l’establishment ». Et sa solution ? Leur recommander de s’enfermer eux-mêmes dans une bulle idéologique de droite en s’informant uniquement sur des sites web militants comme True North et The Post Millennial.

Ouf… C’est comme si Andrew Scheer avait voulu donner une raison de plus aux membres de son parti de se réjouir de l’élection d’un nouveau chef.

PHOTO SEAN KILPATRICK, LA PRESSE CANADIENNE

Le nouveau chef conservateur, Erin O’Toole, et le chef sortant, Andrew Scheer

Mais, ce faisant, il aura rappelé juste avant de partir pourquoi ce grand parti méritait enfin un leader sur qui les conservateurs de tous horizons pouvaient se coller. Sans avoir honte.

Car voilà très précisément ce que son successeur, Erin O’Toole, doit faire : se tenir loin de la bulle idéologique dans laquelle le Parti s’est enfermé pendant l’ère Scheer. Une bulle qui plaisait peut-être à la droite populiste de l’Ouest méfiante des « élites urbaines », mais qui fait fuir les plus modérés, les électeurs de centre droit, les progressistes, les conservateurs fiscaux favorables aux politiques sociales, etc.

Autant d’électeurs allergiques aux circonvolutions de Scheer sur les questions morales, à ses clins d’œil à la droite religieuse, à son double discours sur l’immigration, à son scepticisme sur les enjeux climatiques. Autant d’électeurs qui ne se seraient jamais vus appuyer un parti dirigé par un homme aussi fuyant que méfiant, qui défend des opinons morales d’une autre époque.

Le défi du nouveau chef, Erin O’Toole, est là : refaire de son parti la « grande tente » ouverte aux différents courants conservateurs qu’il a déjà été.

Refaire du PCC une formation qui tend vers le centre droit plutôt que vers la marge.

« Stephen Harper, lui, était bien conscient qu’on ne gouverne pas le Canada à droite d’un point de vue moral. Le Canada se gouverne au centre », fait remarquer le sénateur conservateur Claude Carignan.

C’est la seule façon pour ce parti d’élargir sa base électorale au-delà des 30 % de conservateurs purs et durs qui voteront toujours pour cette formation politique au pays. M. Scheer a rappelé à plusieurs reprises, dimanche, que son parti a obtenu plus de votes aux dernières élections que le Parti libéral, mais ceci prouve justement cela. Le PCC fait le plein dans certaines circonscriptions ciblées, mais n’est pas suffisamment rassembleur pour multiplier le nombre de députés partout au pays. Il ne parle pas aux jeunes. Il tient les électeurs urbains à distance. Il a peu d’écoute auprès des francophones, etc.

Le discours de victoire d’Erin O’Toole, qui a remporté l’adhésion des membres du Québec, était en ce sens rafraîchissant et fort prometteur : il embrassait large, bien au-delà des convertis de l’Ouest.

« Que vous soyez noir, blanc, brun ou de toute race ou croyance. Que vous soyez LGBT ou hétéro. Que vous soyez un Canadien autochtone ou que vous vous soyez joint à la famille canadienne il y a cinq semaines ou cinq générations […], vous avez une maison au Parti conservateur du Canada ! »

Cela dit, il existe bien des zones d’ombre dans les positions de M. O’Toole sur les questions environnementales, par exemple, ou sur son flirt des derniers mois avec la droite religieuse. La vigilance est donc de mise.

Mais si on se fie à l’abîme qui existe entre l’étrange discours de Scheer et celui de son successeur, l’avenir de ce parti semble heureusement plus rassembleur.