Le premier mérite du plan rendu public mardi par le ministre Christian Dubé en prévision d’une éventuelle deuxième vague de COVID-19 c’est celui… d’exister.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

En mars, le Québec avait été complètement pris de court par la pandémie, avec les résultats catastrophiques que l’on sait. Le document publié mardi n’occulte pas ce sombre bilan. Au contraire, on y démontre noir sur blanc que nous avons enregistré l’un des taux de mortalité les plus élevés de la planète. On est loin des discours jovialistes du printemps, et ça aussi, c’est appréciable : on ne peut pas corriger ses erreurs si on nie la réalité.

Troisième qualité du plan de match du ministre Dubé : il cible les grandes failles de notre système de santé, mises crûment en lumière pendant les premiers mois de la pandémie. Les pénuries de personnel, le manque d’équipement de protection, les établissements sans direction, le manque de ressources criant en santé publique, le monstre administratif empêtré dans son labyrinthe bureaucratique.

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Le ministre de la Santé et des Services sociaux, Christian Dubé

En embauchant des milliers de préposés aux bénéficiaires, en interdisant leurs déplacements entre les établissements, en stockant dès maintenant de l’équipement de protection, en établissant des lignes de gestion plus claires, Québec tire les leçons du printemps. C’est rassurant.

Tout n’est pas parfaitement ficelé. Les stocks de masques N95 pourront-ils être garnis à temps pour la deuxième vague ? Pas sûr. Si l’arrivée de milliers de préposés, avec des contrats à temps plein, a de bonnes chances de permettre d’éliminer la mobilité dans le réseau, c’est moins clair du côté des soins infirmiers.

Il reste des fils à attacher, donc. Mais enfin, nous avons un plan et il tire dans la bonne direction. Après l’horreur de la première vague, on peut donner la chance au coureur.

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Il y a pourtant un angle mort dans le plan du ministre Dubé : c’est celui des retards monstrueux accumulés dans divers soins médicaux pendant le confinement.

Le document de 90 pages prend bien la peine de signaler qu’au 30 juillet, les Québécois avaient subi 91 000 opérations de moins qu’à la même époque l’an dernier. Le retard est colossal. Mais on passe un peu vite sur ce constat.

Il ne s’agit pourtant pas de simples statistiques. Derrière ce chiffre, il y a des gens qui souffrent et qui devront supporter leur mal pendant 18 à 24 mois au lieu des six mois prescrits par Québec. Le ministère de la Santé a bien publié, il y a deux mois, un « plan de reprise des activités chirurgicales » prévoyant divers scénarios de rattrapage, notamment par l’ajout d’heures en salles d’opération, mais ces scénarios tardent à se concrétiser sur le terrain.

Et puis il n’y a pas que la chirurgie. En se mettant sur « pause », le réseau médical a aussi causé des retards dans d’innombrables tests de dépistage tels que les mammographies et les endoscopies.

Les médecins constatent chaque jour les dégâts. Les cancers, par exemple, sont diagnostiqués à des stades plus avancés qu'avant la pandémie. Biopsies, traitements de chimiothérapie : tout tourne au ralenti.

PHOTO OLI SCARFF, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

« On est loin des discours jovialistes du printemps, et ça aussi, c’est appréciable : on ne peut pas corriger ses erreurs si on nie la réalité », écrit notre éditorialiste.

Il y aura un prix à payer, avertit Martin Champagne, président des l’Association des médecins hématologues et oncologues du Québec. Le taux de mortalité pourrait augmenter – on parle d’une hausse de 15 à 18 % sur une décennie.

Encore une fois, le ministre Dubé reconnaît ce problème. C’est bien. Mais on ne voit pas où sont les moyens pour faire l’indispensable rattrapage en attendant la deuxième vague, durant laquelle la situation ne pourra que s’aggraver même si les soins ne seront plus mis sous clé comme ça a été le cas ce printemps.

Oui, des ententes sont peu à peu conclues avec des cliniques privées pour accélérer la cadence, notamment dans le cas de chirurgies orthopédiques. Oui, les salles d’opération se sont remises à opérer.

Mais il faut plus, beaucoup plus, pour résorber les retards accumulés lors de la première vague. Et empêcher que la prochaine vague ne fasse de nouvelles victimes collatérales.

Si la roue des soins s’est remise à tourner, elle ne tourne pas assez vite pour rétablir un niveau de soins acceptable d’ici notre prochain rendez-vous avec la COVID-19. Il n’est pas trop tard pour y voir.