Bill Morneau n’a pas démissionné, il a été démissionné.

Alexandre Sirois
Alexandre Sirois La Presse

C’est vrai.

Mais au final, ce n’est pas ce qu’on va retenir de ce nouvel épisode du téléroman fédéral (qu’on pourrait intituler Les beaux malaises, car les moments gênants pour le gouvernement Trudeau se succèdent avec une régularité préoccupante) en cours.

Ce dont on se souviendra surtout, c’est que Justin Trudeau a trouvé une nouvelle façon de s’autopeluredebananiser.

Et deux fois plutôt qu’une.

Premièrement, bien sûr, en donnant le feu vert à un contrat sans appel d’offres pour la gestion d’un programme de bénévolat étudiant de 900 millions à l’organisation WE Charity (UNIS), avec qui sa famille et celle de Bill Morneau avaient des liens impliquant des transactions financières.

Deuxièmement, en gérant d’une façon particulièrement accablante la sortie de scène de son ministre des Finances.

Ce n’est pas le départ de Bill Morneau qu’il faut lui reprocher. Le maintien en poste de ce ministre était devenu injustifiable.

Un gouvernement pour qui le principe de responsabilité est une affaire sérieuse ne pouvait laisser un tel scandale sans conséquence. Et comme Justin Trudeau n’allait pas démissionner, le ministre des Finances était le parfait bouc émissaire.

PHOTO CHRIS WATTIE, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

Justin Trudeau et Bill Morneau en novembre dernier

En revanche, la façon dont ce départ a été orchestré, la mesquinerie avec laquelle Bill Morneau a été traité, la guerre larvée menée contre lui au cours des deux dernières semaines ne font pas honneur au premier ministre.

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Au lieu de faire comprendre clairement le mois dernier à Bill Morneau qu’il devait remettre sa démission rapidement, Justin Trudeau et son entourage l’ont humilié.

Ils ont orchestré des fuites destinées à nous faire comprendre que les deux hommes n’étaient pas sur la même longueur d’onde quant à la gestion des finances publiques du pays et que le jugement du ministre était en cause.

Ajoutant l’insulte à l’injure, on a annoncé à peu près au même moment que Justin Trudeau avait recruté comme conseiller l’ancien gouverneur de la Banque du Canada, Mark Carney.

Ni Jean Chrétien ni Stephen Harper n’auraient fait subir ce traitement – l’équivalent de décoller un pansement au ralenti sur la cuisse gauche en plantant simultanément une fourchette dans la cuisse droite – à un de leurs ministres.

Et c’est loin d’être le premier cafouillage de Justin Trudeau quant à la gestion de certains de ses ministres les plus en vue.

C’est d’autant plus douteux que même si Bill Morneau a incontestablement erré, le sens de l’éthique pour le moins élastique du premier ministre est, par-dessus tout, encore une fois mis en cause.

On n’a pas besoin d’attendre les résultats de l’enquête du commissaire à l’éthique (la troisième sur les agissements de Justin Trudeau) pour en venir à cette conclusion. Et pour suggérer aux députés libéraux de se cotiser pour payer à leur chef un enseignant privé de philosophie morale.

Quant à la prorogation du Parlement annoncée hier, manœuvre ratoureuse qualifiée avec raison de geste de « diversion » par les conservateurs, elle ne permettra pas aux libéraux de noyer le poisson.

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Le seul point positif dans toute cette histoire, c’est la nomination par Justin Trudeau de Chrystia Freeland, qui devient la première femme ministre des Finances du Canada.

PHOTO ADRIAN WYLD, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Chrystia Freeland

Elle s’est rapidement imposée comme une des ministres les plus solides du gouvernement Trudeau (sinon LA plus solide). C’est notamment grâce à elle si le pays a pu sortir la tête haute de la renégociation de l’Accord de libre-échange nord-américain.

C’est donc elle qui sera responsable du plan de relance de l’économie. C’est rassurant.

Permettez-nous tout de même deux questions cruciales à son sujet.

Un : Chrystia Freeland aura-t-elle la couenne assez dure pour résister aux pressions du bureau du premier ministre et du bureau du Conseil privé ? Les fuites au sujet de Bill Morneau ont confirmé une fois de plus la thèse du politologue Donald Savoie : les ministres n’en mènent généralement pas large à Ottawa.

Deux : Chrystia Freeland pourra-t-elle à la fois relancer l’économie… et le gouvernement Trudeau ? Car il en aurait bien besoin.