Depuis que la nouvelle vague de dénonciations s’est répandue dans les réseaux sociaux, la clinique Juripop a reçu près de 200 nouvelles demandes de soutien juridique pour des histoires d’agressions et de harcèlement sexuels.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

En temps normal, l’ONG qui guide les victimes emploie deux personnes pour répondre aux appels. Il lui en a fallu cinq pour absorber l’afflux de demandes.

Les voix qui sont sorties du silence depuis une semaine, ce sont aussi celles de ces femmes qui, devant l’ampleur du phénomène, ont trouvé le courage d’aller chercher de l’aide juridique. Voilà une retombée positive concrète de la tempête des derniers jours.

Que peut-on en retenir d’autre ? D’abord, le jeune âge des dénonciatrices, qui n’auront pas attendu des décennies avant de parler publiquement de leur traumatisme.

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« Des dénonciatrices n’auront pas attendu des décennies avant de parler publiquement de leur traumatisme », souligne notre éditorialiste.

Ensuite, que les dénonciations couvrent un spectre beaucoup plus large que lors des vagues de dénonciations passées (#agressionnondénoncée en 2014 et #moiaussi en 2017). On ne parle plus seulement de viols, mais aussi de gestes sexuels non désirés, de propos dégradants, de textos vulgaires, de tout ce climat toxique qui peut empoisonner votre vie. Et contre lequel les femmes se sont trop longtemps senties impuissantes.

Ajoutons les aveux immédiats de quelques vedettes de la scène musicale québécoise dont les inconduites ont été trop longtemps tolérées par un milieu complaisant. Ces admissions constituent un précédent en soi.

Tout cela donne l’impression que nous sommes devant des changements de fond d’une société qui progresse. Une génération de femmes dit haut et fort : « Pu capables. »

Elles ne souhaitent pas envoyer tous les harceleurs en prison. Elles aimeraient plutôt que la culture ambiante rende ces comportements inacceptables.

Qu’on puisse travailler, se balader ou s’asseoir au bar sans risquer de tomber en terrain miné, une zone grise quelque part entre inconduite, harcèlement et violence.

La délation anonyme sur les réseaux sociaux peut aussi faire des ravages. Des gens risquent des conséquences disproportionnées par rapport aux actes qui leur sont reprochés. D’autres seront peut-être éclaboussés sans raison. Et sans avoir eu le temps de se défendre.

Il y a un gouffre entre les Bernard Adamus ou Yann Perreau, qui se sont empressés de plaider coupables, et les quelque 600 personnes montrées du doigt par des dénonciatrices anonymes sans un mot sur ce qui leur est reproché. La fermeture du compte Instagram où le mouvement de dénonciation s’est emballé, créant un climat malsain, est bienvenue. La diffamation n’apporte rien à ce débat délicat.

Bref, oui, il y a eu des dérives. Oui, tout ça laisse un arrière-goût amer. Et un gros malaise.

Cela dit, si le système judiciaire leur inspirait davantage confiance, les victimes auraient moins besoin de se déchaîner sur les réseaux sociaux.

Or, les choses bougent, ici aussi. Lentement. Mais elles bougent.

Mis en place en mars 2019, le Comité d’experts sur l’accompagnement des victimes d’agressions sexuelles doit publier ses recommandations l’automne prochain. Cette initiative vise à rendre le système judiciaire moins rébarbatif pour les victimes, mais aussi à favoriser l’accès à la justice par différents moyens, pas nécessairement une confrontation en cour pénale. C’est d’ailleurs le mandat de Juripop, qui offre, depuis un mois, un guichet unique permettant aux victimes de déterminer le mécanisme de réparation qui leur convient le mieux. Ça peut être une procédure civile, une plainte à la Commission des droits de la personne ou encore devant le Tribunal administratif du travail. Pas facile à démêler quand on est seule avec sa blessure.

Devant l’abondance des demandes récentes, on comprend que ce guichet unique répond à un immense besoin. Ce projet-pilote devrait être élargi et préservé. Depuis le plus récent remaniement ministériel, la responsabilité de toute cette réflexion transpartisane incombe à la ministre responsable de la Condition féminine, Isabelle Charest (l’ex-ministre de la Justice, Sonia LeBel, responsable du dossier, ayant été mutée au Conseil du trésor.) Une première rencontre d’élues a eu lieu mardi.

La démarche est prometteuse. Et n’oublions pas que ce sont les vagues de dénonciations passées, intenses, chaotiques et imparfaites, qui ont permis de la mettre sur les rails.