Justin Trudeau n’a-t-il rien retenu des blâmes qu’il a reçus pour ses vacances chez l’Aga Khan ? C’est la question que pose l’affaire WE Charity. Une affaire qui a connu une fin abrupte, vendredi, mais qui n’aurait jamais dû voir le jour au départ, disons-le !

François Cardinal François Cardinal
La Presse

WE Charity (UNIS en français) est un organisme de bienfaisance proche des Trudeau.

Sophie Grégoire Trudeau en est l’« ambassadrice et alliée » et y anime une balado.

Justin Trudeau participe à des activités et y donne souvent des conférences.

Margaret Trudeau, sa mère, se joint parfois aux évènements.

Les fondateurs de l’organisme sont de généreux donateurs du Parti libéral.

Et malgré tous ces liens entre WE et le PM, le gouvernement a donné lundi dernier le mandat à l’organisme de distribuer plus de 900 millions de dollars de fonds publics.

Sans appel d’offres.

Grâce à une entente confidentielle.

Dont Trudeau a refusé de dévoiler le coût direct lorsqu’interrogé (on a appris par la suite que 19,5 millions devaient être versés à l’organisation pour ce travail).

M. Trudeau a d’abord tenté de balayer la chose du revers de la main en mettant la faute sur les hauts fonctionnaires sans jamais rendre publique leur recommandation. Mais, bien franchement, on peut se demander comment la fonction publique aurait pu recommander de sous-traiter ce programme à cet organisme… alors qu’elle vient justement de faire la preuve de sa capacité à gérer ce type de programmes pendant la pandémie.

Et pour nous rendre encore un peu plus sceptiques, le cofondateur de WE Marc Kielburger a expliqué dans une vidéo datée du mois de juin que c’était « le Bureau du premier ministre » qui lui avait proposé dès avril dernier de gérer le programme… une affirmation qu’il a ensuite reniée en soutenant qu’il s’était mal exprimé !

PHOTO PATRICK DOYLE, MARKETWIRED

Les cofondateurs de WE Charity, Marc et Craig Kielburger, en compagnie de Justin Trudeau lors d’un évènement à Ottawa en novembre 2016

Bon. Ne rions pas. Surtout que quelqu’un, quelque part, a soudainement vu la lumière après trois jours de tourmente : WE Charity s’est retirée de la gestion du programme.

Mais l’histoire ne soulève pas moins de sérieuses questions d’éthique. Comme l’avait fait le voyage de Justin Trudeau sur l’île privée de « son ami » l’Aga Khan en 2016.

Souvenez-vous. Le premier ministre s’était rendu dans les Bahamas avec sa famille pour Noël, et ce, même si la fondation du chef religieux était inscrite comme lobbyiste, même si cette dernière recevait – et continue de recevoir – des dizaines de millions de dollars d’argent public chaque année.

PHOTO SEAN KILPATRICK, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Justin Trudeau et l'Aga Khan, à Ottawa, en mai 2016

Le conflit d’intérêts était bien sûr évident. Cela pouvait raisonnablement avoir l’air d’un cadeau offert au premier ministre pour l’influencer. Après tout, la somme accordée à la fondation fluctue d’une année à l’autre.

La commissaire à l’éthique avait donc conclu à l’époque que M. Trudeau avait contrevenu à quatre articles de la Loi sur les conflits d’intérêts.

L’affaire WE et l’affaire de l’Aga Khan sont bien sûr différentes, mais il y a un lien clair entre les deux.

À l’époque du rapport de la commissaire à l’éthique, Trudeau avait reconnu sa faute. Il avait pris la « responsabilité entière ». Et il avait juré qu’on ne l’y reprendrait plus à mêler amis et affaires d’État.

Il avait même parlé à l’époque d’être plus vigilant en mettant de l’avant avec l’Aga Khan un « filtre anti-conflits afin d’éviter un conflit d’intérêts ».

Et pourtant, il s’est à nouveau placé dans une situation délicate qui s’apparente à un conflit d’intérêts.

Et ce, même s’il n’a jamais reçu d’argent de WE (sa femme s’est fait rembourser ses dépenses de voyage, ce qui peut être vu comme un cadeau). Et même si l’intention derrière est vertueuse, ce qui semble chaque fois être aux yeux de M. Trudeau une façon de se dédouaner.

Pour l’Aga Khan, il avait justifié la chose en évoquant son « amitié » personnelle et familiale avec lui, comme s’il pouvait faire affaire avec un ami… parce qu’il est son ami.

Et cette fois, avec WE, il a évoqué son implication de longue date en faveur des jeunes, comme si tout était permis en faveur des jeunes… parce que lui aime s’impliquer envers les jeunes.

Bien beau le « filtre anti-conflits » avec l’Aga Khan, mais c’est avec tout ce qui est proche de lui personnellement qu’un tel filtre devrait finalement s’appliquer.