Rouvrir la frontière canadienne aux touristes américains sous peu ? La question se pose actuellement, car certains sont pressés. Ils ont hâte qu’on mette fin à cette interdiction, en vigueur jusqu’au 21 juillet.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Vous levez peut-être les yeux au ciel tant l’idée vous semble farfelue. Vous n’avez pas tort. Cet empressement est très préoccupant.

L’un des plus impatients est le premier ministre de l’Alberta Jason Kenney. Il exercerait des pressions, lors des rencontres hebdomadaires avec ses homologues provinciaux et Justin Trudeau, pour qu’on laisse bientôt entrer un plus grand nombre de voyageurs au Canada.

Mais il n’est pas le seul à réclamer des assouplissements aux mesures qui empêchent les touristes d’entrer au pays (ou qui forcent les Canadiens de retour au pays à s’isoler pendant 14 jours). C’est aussi le cas de plus d’une centaine d’acteurs importants de l’industrie touristique, qui viennent de former la Table ronde canadienne du voyage et du tourisme afin de réclamer le redémarrage de leur industrie.

PHOTO ANGELA WEISS, AGENCE FRANCE-PRESSE

Retour à la « normale » dans les rues de New York, le 25 juin dernier

Leur hâte s’explique ; ils sont frappés de plein fouet par ces interdictions. On ne peut cependant pas l’approuver.

Le moment est mal choisi : la pandémie « s’accélère » sur la planète, a encore répété lundi l’Organisation mondiale de la Santé. Et il faudrait être sourd et aveugle pour vouloir accueillir à bras ouverts les Américains qui rêvent de voir le mont Royal ou le rocher Percé ; ce qu’on rapporte au sujet de la progression de la COVID-19 sur leur territoire – où on a déjà répertorié plus de 2,5 millions de cas – est alarmant.

Près de la moitié des États américains ont vu le nombre de cas augmenter au cours des deux dernières semaines. Même que certains États, qui avaient déconfiné avec beaucoup plus d’enthousiasme que de prudence, ont dû faire marche arrière et se remettre à interdire des activités autorisées au cours des dernières semaines. En Floride et au Texas, par exemple.

Et selon toute vraisemblance, ça va encore s’envenimer. Le docteur Anthony Fauci a affirmé mardi que le pays pourrait atteindre les 100 000 nouveaux cas par jour si la tendance se maintient, comparativement à 40 000 à l’heure actuelle.

La crise est gérée d’une façon pitoyable par plusieurs dirigeants chez nos voisins du Sud. Il n’y a pas qu’à la Maison-Blanche où la pensée magique est à la mode ; c’est aussi le cas dans plusieurs États.

On se souviendra, par ailleurs, que les États-Unis ont joué un rôle important dans l’émergence de l’épidémie au Québec. Sur 1620 voyageurs déclarés positifs à la COVID-19, quelque 25 % avaient séjourné dans ce pays.

Le risque est donc grand de voir une éventuelle vague de touristes américains au Canada donner un nouvel élan à la propagation du virus.

Un risque qu’on ne peut tout simplement pas prendre alors que les choses s’améliorent, mais que l’équilibre demeure précaire.

Les Américains représentent à la fois une menace à la santé de la population du Québec et au retour à la normale qui prend forme. Car pour donner un coup de pouce à l’industrie du tourisme, on mettrait possiblement en péril la relance de l’ensemble de l’économie.

N’oublions pas que la frontière n’est que partiellement fermée. Les infrastructures cruciales et les chaînes d’approvisionnement n’ont pas été touchées. Les travailleurs essentiels peuvent encore aller d’un côté et de l’autre de la frontière. Les manufacturiers et exportateurs d’ici se disent en général satisfaits des mesures en place.

D’autres ont compris le danger qui les guette s’ils laissent le champ libre aux touristes américains. L’Union européenne a annoncé mardi qu’elle est prête à rouvrir ses frontières aux ressortissants de 15 pays, mais que les Américains ne pourront pas y accéder en raison de la situation épidémiologique.

Et que dire des États américains comme New York ou le New Jersey, qui imposent désormais une quarantaine aux voyageurs en provenance des États où l’épidémie n’est pas sous contrôle ! Des Américains qui se protègent… d’autres Américains. Ça en dit long !

Dans ce dossier, ce n’est pas l’avis de Jason Kenney qui doit prévaloir, mais plutôt celui de Doug Ford. « J’aime les Américains », a-t-il dit récemment… tout en précisant qu’il s’opposait malgré tout à la réouverture de la frontière dès le 21 juillet.

La rouvrir prématurément, ce serait faire preuve du même déni que celui qui a mené au second souffle de la pandémie chez nos voisins.