Certains cordonniers, on le sait, sont parmi les plus mal chaussés. Dans le cas du ministère de la Culture et de la relation tordue qu’il entretient avec le patrimoine immobilier du Québec, c’est indéniable.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Le vérificateur général du Québec a publié récemment un rapport accablant au sujet de la sauvegarde et de la valorisation du patrimoine immobilier au Québec. Il y reproche au ministère de la Culture de ne pas assumer ses responsabilités en la matière.

On souligne dans ce rapport que le ministère ne fait pas preuve de leadership quant au rôle qu’il devrait jouer auprès des divers acteurs impliqués dans la protection de notre patrimoine immobilier.

Mais les problèmes du ministère de la Culture, tels que documentés, sont plus profonds. Il n’arrive même pas à prendre soin des édifices patrimoniaux dont le gouvernement du Québec est propriétaire, indique le bureau du vérificateur général. Ce faisant, celui-ci égratigne la légitimité du ministère encore un peu plus dans ce dossier.

Des exemples ?

• Certains immeubles classés ne sont pas maintenus en bon état (comme l’ancienne centrale hydroélectrique des Cèdres en Montérégie).

• Des édifices patrimoniaux sont vacants depuis de trop nombreuses années (comme les Nouvelles-Casernes, dans le Vieux-Québec).

• L’autorité du ministère sur les questions de patrimoine est tellement faible que des travaux sont parfois menés, sans qu’on ait obtenu son autorisation préalable, sur certains immeubles classés qui appartiennent au gouvernement du Québec.

PHOTO TIRÉE DU SITE DE LA COMMISSION DE LA CAPITALE NATIONALE

Les Nouvelles-Casernes, dans le Vieux-Québec

***

Pourquoi un tel fiasco ? Une des explications, outre l’absence évidente de leadership, c’est que le ministère de la Culture n’a pas à sa disposition le portrait complet de l’ensemble des immeubles patrimoniaux qui appartiennent au gouvernement du Québec. Il ne dispose pas non plus d’un bilan de l’état de ces édifices.

Cela soulève la question de l’exemplarité. En matière de patrimoine, le ministère de la Culture est en train de nous dire : faites ce que je dis, mais ne faites surtout pas ce que je fais (puisque je le fais mal).

Le ministère de la Culture n’arrive pas non plus à s’assurer que les autres ministères vont faire preuve d’exemplarité en tout temps.

Un exemple a été signalé à la mi-juin par l’organisme Action Patrimoine. Le ministère de la Santé a acheté l’église Saint-Louis-de-France à Québec pour la démolir afin d’en faire une maison des aînés. L’église en question, construite en 1960, a une valeur patrimoniale exceptionnelle, selon le Conseil du patrimoine religieux.

Action Patrimoine a alors poliment invité le gouvernement à « considérer son parc immobilier » avant de mettre en pièces des édifices patrimoniaux. La directrice de l’organisme, Renée Genest, avait posé la question qui tue : « Si le gouvernement ne se montre pas exemplaire dans la préservation du patrimoine, comment l’exiger des autres acteurs comme les municipalités ou les citoyens ? »

Qui dit déficit d’exemplarité dit aussi, en effet, déficit de cohérence.

***

Le ministère de la Culture devrait être, en matière de sauvegarde du patrimoine immobilier (à commencer par celui qui appartient à l’État), l’équivalent d’un chef d’orchestre.

On n’imagine pas Yannick Nézet-Séguin tenter de diriger ses musiciens les mains dans le dos, sans même connaître les œuvres qui vont être jouées. Pourtant, c’est ce à quoi nous fait penser le ministère de la Culture.

Le constat est désespérant, mais il n’est pas surprenant.

On n’a qu’à penser aux nombreux cas de bâtiments patrimoniaux qui ont fait la manchette ces dernières années parce qu’ils ont été démolis ou sauvés de justesse, souvent en raison de la mobilisation de citoyens et d’organismes avisés.

Et on se souvient que le rapport du vérificateur général survient quatre ans après celui de Michelle Courchesne et Claude Corbo, qui offrait un portrait préoccupant de l’état des lieux, accompagné de nombreuses recommandations.

Il est permis de se demander : combien de rappels à l’ordre faudra-t-il pour que le ministère de la Culture fasse enfin du patrimoine immobilier une véritable priorité ?