Réagissant aux reproches de la directrice régionale de santé publique de Montréal, Mylène Drouin, rapportés dans La Presse vendredi dernier, le premier ministre Legault a assuré que la crise de la COVID-19 avait été « bien gérée » depuis Québec.

Agnes Gruda Agnes Gruda
La Presse

L’opération aurait-elle été plus efficace si le quartier général anti-épidémie avait été établi à Montréal, carrément dévastée par le coronavirus, comme le prétendait Mme Drouin ?

Possible.

Mais qu’importe : devant les résultats catastrophiques qui placent Montréal dans le peloton de tête des villes les plus ravagées par la COVID-19, affirmer que « ça a été bien géré » relève d’un déni de réalité.

Non, « ça » n’a pas été bien géré. Comme le montre l’enquête publiée dans nos pages au cours du week-end, une série de cafouillages, de mauvaises décisions, d’absences de décisions et de failles structurelles ont contribué à propulser Montréal parmi les plus gros foyers d’infection de la planète.

Personne n’est parfait devant une pandémie. Mais le principal constat à tirer de ces reportages, c’est que le Québec a beaucoup trop tardé à réagir.

PHOTO JACQUES BOISSINOT, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le premier ministre, François Legault, et à l’arrière-plan, le directeur national de santé publique du Québec, Horacio Arruda.

Exemple : dès la troisième semaine de janvier, alors que le virus se répand en Chine, l’Alberta et la Colombie-Britannique commandent massivement du matériel de protection. Le Québec n’a alors aucune réserve stratégique de masques.

Quand il s’en rend compte, dès janvier, l’Hôpital général juif de Montréal commande du matériel de protection et entreprend de former d’urgence son personnel.

Rien n’empêchait Québec à suivre l’exemple. Ça ne sera fait… qu’un mois plus tard.

Les pénuries de matériel de protection auront un impact tragique sur la propagation du virus, notamment dans les CHSLD. D’abord parce qu’elles ont nourri un discours confus sur le port du masque. Ensuite parce que mal outillés pour faire face à la tempête, des employés ont fui massivement le bateau. D’autres ont contracté le virus et l’ont « promené » d’un établissement à l’autre, accélérant la contagion.

Pourtant, très tôt dans la crise, la directrice de Santé publique de la Colombie-Britannique, Bonnie Henry, avait officiellement interdit ces déplacements de personnel… qui seront pratiqués au Québec encore en mai ! Sans doute pour répondre à la pénurie de personnel – laquelle a été aggravée par l’absence de matériel de protection au début de la crise…

Le Québec a aussi mis trop de temps à comprendre que les CHSLD risquaient de faire les frais de la COVID-19. Pourtant, dès le 5 février, l’Organisation mondiale de la santé avertissait que le coronavirus avait tendance à se propager dans les résidences pour aînés. Il y avait des exemples dans d’autres pays frappés avant le Canada. Trop longtemps, les CHSLD sont restés dans notre angle mort.

On sait qu’au moment où le premier cas a été recensé au Québec, fin février, le directeur de Santé publique, Horacio Arruda, se trouvait en Suisse pour une conférence sur le cannabis suivie de vacances au Maroc. Le Québec aurait-il réagi plus vite s’il avait appuyé plus tôt sur le bouton d’alarme ? Pas sûr, mais la question se pose.

L’enquête de nos collègues met en lumière des dysfonctions administratives héritées de la réforme Barrette.

Ce n’est pas normal que la direction de santé publique de Montréal n’ait pas d’autorité sur l’ensemble du réseau montréalais de la santé (à corriger d’urgence, merci.).

Ce n’est pas normal non plus que les budgets de la santé publique aient été aussi atrophiés.

Toutes ces anomalies ont contribué à ralentir la machine anti-COVID-19. On sait que dans une épidémie, chaque jour compte. Et nos retards accumulés ont abouti à ce terrible bilan : plus de 4700 morts, dont près de 4000 dans la grande région de Montréal.

Une version antérieure de ce texte interprétait incorrectement une citation de l’ancien directeur général de l’Agence de la santé et des services sociaux de Montréal, David Levine, sur le fait qu’il « manquait un pilote dans l’avion. » M. Levine faisait allusion au modèle de gestion des CHSLD et non à la gestion de la crise dans son ensemble. Nous avons enlevé la référence à cette citation. Nos excuses.