Le Québec n’est pas immunisé contre les théories du complot saugrenues en lien avec le coronavirus.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

On l’a vu dimanche alors que plusieurs dizaines de manifestants ont convergé vers Québec pour dénoncer le confinement en recyclant certaines idées délirantes qui circulent sur le web.

On l’a vu, aussi, lorsque des tours de téléphonie cellulaire ont été incendiées. Des gestes posés, vraisemblablement, parce qu’une théorie du complot prétend qu’il y a un lien causal entre la 5G et la pandémie. Des accusations ont été portées il y a deux semaines contre un couple de Saint-Adèle.

PHOTO MARTIN CHAMBERLAND, LA PRESSE

Tour cellulaire incendiée à Laval, le 3 mai

Car ces théories ont des effets dans le monde réel… pas seulement sur les réseaux sociaux!

Avant nous, l’Europe a été le théâtre d’attaques similaires. Des ingénieurs ont même été agressés au Royaume-Uni. Aux États-Unis, des travailleurs de la santé ont été harcelés par des adeptes d’autres théories du complot.

C’est épouvantable, mais ça n’a probablement pas surpris grand monde. Et surtout pas les chercheurs en psychologie ou en communication qui s’intéressent à ces phénomènes.

Ils savent que les crises comme celle que nous traversons ont, sur la désinformation et les théories du complot, le même effet que la levure dans la pâte à pain. Elles leur font prendre de l’ampleur.

Celle sur le 5G n’est qu’une des théories hallucinantes qui circulent ces jours-ci. On en citera le moins possible, mais on se permettra tout de même une pensée pour Bill Gates, fréquemment montré du doigt par les conspirationnistes.

On voudrait ne pas avoir à le préciser : non, il n’a pas l’intention d’implanter des « puces sous-cutanées » à l’aide d’un éventuel vaccin ! Ce délire a même été évoqué récemment par l’actrice française Juliette Binoche.

Comme quoi la célébrité, qui vous offre une tribune privilégiée et une large audience, ne vous rend pas nécessairement moins crédule (on l’a constaté au Québec aussi). Hélas !

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PHOTO RAHEL PATRASSO, REUTERS

« Les chercheurs savent que les crises comme celle que nous traversons ont, sur la désinformation et les théories du complot, le même effet que la levure dans la pâte à pain », écrit Alexandre Sirois.

Les théories du complot servent d’une certaine façon d’exutoire à tous ceux qui ont du mal à faire face à la réalité lorsqu’un évènement semble défier la logique.

Et la pandémie du coronavirus est assurément, depuis les attentats du 11 septembre 2001, l’évènement qui aura le plus bousculé la marche du monde. Elle n’est pas facile à appréhender. Ni à tolérer.

Le cocktail est toutefois encore plus explosif qu’au début des années 2000. D’abord, le nombre de personnes ayant accès à l’internet a bondi, tout comme le temps que chaque usager y consacre. Et comme l’a déjà expliqué le sociologue français Gérald Bronner, le web a un effet mesurable sur les théories du complot, notamment parce qu’il permet la « mutualisation des arguments de la croyance ».

C’est-à-dire une mise en commun, par les internautes, d’une multitude d’arguments qui renforcent les théories du complot et finissent par constituer « une intimidation pour toute personne ne possédant ni une culture universelle ni la motivation pour aller chercher, point par point, les informations techniques » qui lui permettraient de réfuter et de discréditer le travail de ces conspirationnistes.

À ce phénomène général s’ajoute celui, plus spécifique, des réseaux sociaux – Facebook, par exemple, n’existe que depuis 2004, ne l’oublions pas. Ils forment une toile d’araignée virtuelle qui permet à une information de se propager à une vitesse fulgurante… et encore plus rapidement si elle est fausse !

Et ces réseaux sociaux sont toujours trop lents à réagir — lorsqu’ils osent le faire — quand des complotistes se mettent à les utiliser pour promouvoir leurs lubies.

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En somme, les conditions gagnantes sont réunies. La multiplication des théories du complot et de leurs adeptes le démontre. Partout dans le monde.

Au pays, selon les premiers résultats d’une enquête menée par des chercheurs de l’Université de Sherbrooke, au moins 10 % des 600 personnes sondées début avril disaient croire à l’une des théories de « l’échelle complotiste » mises au point pour cette étude, nous a expliqué la professeure Marie-Eve Carignan. Plus précisément, 7,8 % des Québécois et 15,7 % des personnes interrogées dans le reste du Canada ont dit croire à un lien entre la 5G et le coronavirus.

Et pourquoi le Québec s’en tire-t-il un peu mieux ? Nous sommes vraisemblablement moins réceptifs aux théories du complot parce qu’on fait plus confiance aux autorités officielles, estiment les chercheurs. Se méfier des autorités nous rend généralement plus réceptifs aux théories du complot.

Il faut à la fois se réjouir de cette distinction québécoise et veiller à ne pas dilapider cette réserve de confiance. En cette période trouble, c’est un acquis aussi précieux que fragile.