Quelle chance : l’art, véritable bouée de sauvetage en temps de crise, n’a jamais été aussi accessible !

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Depuis le début du confinement, on gère l’abondance.

Écouter la musique de nos artistes préférés – plusieurs ont mis en ligne du matériel inédit ces dernières semaines… Lire des œuvres téléchargées sur le web… Visionner des films et des séries à longueur de journée… Se faire remonter le moral par des humoristes inspirés… Se permettre de visiter (virtuellement) des expositions…

Tout ça est non seulement possible, mais la plupart du temps, c’est gratuit.

Pour les confinés, c’est merveilleux. Pour les artistes, c’est tragique.

L’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle a sonné l’alarme la semaine dernière. Cette agence de l’ONU s’inquiète de voir se multiplier les « exceptions » à la propriété intellectuelle « sans regard pour le droit d’auteur ».

Les revenus des artistes sont en chute libre. Et si on commence tranquillement à faire sortir du confinement certains secteurs, ce n’est pas demain la veille qu’on va se regrouper avec enthousiasme dans un théâtre ou une salle de concert.

D’ailleurs, l’heure est à se serrer la ceinture plus qu’à prévoir l’achat de billets de spectacles et autres produits culturels.

Ce n’est pas demain la veille, donc, que les musiciens qui ont dû annuler leurs tournées ou reporter des séances en studio pourront se remettre au travail. Que les écrivains, danseurs, acteurs et autres artistes d’ici vont renouer avec leur vie d’avant la crise.

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Il ne s’agit pas ici de jouer au rabat-joie. Dire à quel point ça fait mal pour le milieu culturel et prédire que ça risque fort de faire mal longtemps, c’est simplement faire preuve de réalisme.

Ce constat devrait pousser nos élus à trouver des moyens de régler les problèmes structurels qui empêchent bon nombre d’artistes de monétiser leur créativité qui se déploie actuellement sur le web.

Car la situation avant la crise était déjà désespérante. Tout comme d’ailleurs la procrastination des gouvernements, qui trouvaient toujours d’autres combats (souvent moins délicats, disons-le) à mener.

Ottawa pouvait jusqu’à tout récemment prétexter qu’il n’y avait pas encore de marche à suivre. Ce n’est cependant plus le cas. Le Groupe d’examen du cadre législatif en matière de radiodiffusion et de télécommunications, mandaté pour se pencher sur la question, a remis son rapport à la fin du mois de janvier.

Des solutions, il y en a, donc. Ça passe par-dessus tout par la modernisation du cadre réglementaire au pays. Entre autres pour que « l’ensemble des entreprises, dont celles qui exploitent des plateformes mondiales en ligne et qui pour l’heure échappent à nos lois, contribuent équitablement » au financement de la culture, explique-t-on dans le rapport en question. On parle ici bien sûr des Facebook, Google, Amazon et Apple de ce monde.

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Résumons-nous : la crise actuelle s’ajoute à la crise d’avant. Autrement dit, la maison des artistes d’ici était déjà en feu et le coronavirus est venu jeter de l’huile dessus.

Des mesures d’urgence ont été mises de l’avant ces dernières semaines et les artistes peuvent en bénéficier. Elles sont les bienvenues. Mais ça ne va pas permettre au milieu culturel d’éteindre l’incendie.

On a largement démontré que la complaisance à l’égard des géants du numérique et de leurs ravages était intolérable. D’autres sont en train de les forcer à redresser les torts qu’ils causent – l’Australie est le plus récent exemple.

En janvier, le ministre Steven Guilbeault a dit vouloir agir « le plus rapidement possible ». D’autres à Ottawa vont peut-être lui suggérer qu’en pleine pandémie, le gouvernement fédéral à d’autres chats à fouetter. Mais c’est l’inverse qui est vrai.

Les géants du numérique sont parmi ceux qui profitent le plus de la crise actuelle (sur le dos, notamment, de nos artistes). Il est plus urgent que jamais de demander des comptes à ces saboteurs.