C’est une drôle de guerre que nous menons contre la COVID-19. En fait, est-ce une guerre ?

Paul Journet Paul Journet
La Presse

En France, le président Macron fait partie de ceux qui abusent de la métaphore, à des fins stratégiques évidentes – faire respecter les mesures de confinement tout en se donnant une aura de grand leader.

Aux États-Unis, après avoir banalisé la menace, Donald Trump prétend maintenant lui aussi être un « président en temps de guerre ».

PHOTO VLADIMIR ZIVOJINOVIC, AGENCE FRANCE-PRESSE

Des soldats patrouillent une rue du centre de Belgrade, en Serbie.

Populaires, François Legault et Justin Trudeau n’ont pas besoin de recourir autant à cette rhétorique pour rallier la population derrière eux.

Après tout, il y a quelque chose d’étrange dans cette métaphore.

La lutte contre le virus n’exige pas de tuer d’autres êtres humains. Ni de demander aux jeunes des classes populaires de se sacrifier pour l’entité abstraite de l’État. Ni de diaboliser un ennemi qui n’a pas de visage. Et encore moins de négocier ou conquérir quoi que ce soit.

La mort n’est pas ici un moyen pour arriver à une fin. Le but est de l’éviter pour le plus grand nombre.

Par contre, comme l'a rappelé le Dr Karl Weiss dans nos écrans samedi dernier, la COVID-19 fera plus de morts que bien des conflits armés. On pourrait ajouter que cette bataille envoie au front des fantassins, comme les employés des CHSLD qui ont manqué d’équipement de protection. Et que comme en guerre, il n’existe pas de plan pouvant être suivi à la lettre – la stratégie doit constamment être réévaluée.

Même si le terme « guerre » peut paraître exagéré, il a un autre mérite. Il aide à comprendre ce qui nous déstabilise dans la crise.

Comme l’a écrit le poète anglais David Gascoyne, « ce qui est si détestable dans la guerre, c’est qu’elle réduit l’individu à une insignifiance complète ».

Voilà un peu ce à quoi nous assistons.

Que cela plaise ou non, qu’on soit d’accord ou non, cela ne change rien à la plate réalité : à moins de travailler pour un service essentiel, il faut rester chez soi, se laver les mains et attendre.

La crise détrône ainsi l’individu. Tout se mesure désormais au devoir collectif de cet effort de guerre.

C’est un cruel rappel qu’il n’y a jamais eu de garantie constitutionnelle à pouvoir pourchasser le bonheur jusqu’à la fin de sa vie ou à l’épuisement de ses REER.

Comme en guerre, l’adversité permet par contre à certains de s’élever. De se révéler à eux-mêmes.

Certes, ce lyrisme au sujet de la guerre, tout en étant vrai sur le plan individuel, a trop souvent servi à justifier des horreurs collectives. Mais avec la COVID-19, il n’y a que du bien qui ressort du dévouement pour la cause.

C’est le cas des infirmières, docteurs et autres professionnels de la santé. De ceux qui font du bénévolat. Et aussi des entrepreneurs qui convertissent leur usine en quelques jours pour produire des équipements médicaux.

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Toute guerre vient avec ses victimes collatérales, comme les libertés individuelles et la vérité.

Ces écueils existent avec la COVID-19.

On le voit avec les technologies de surveillance. Si on en élargit l’usage durant la crise, il sera difficile de revenir en arrière par la suite.

Et on le voit aussi avec l’information.

La propagande est une arme de guerre classique. Toutefois, les mensonges ne sont pas actuellement véhiculés par le gouvernement. Ils viennent plutôt du dogmatisme religieux, de la paranoïa conspirationniste et de l’inculture scientifique. La bêtise humaine s’occupe elle-même de ce travail.

S’il y a un risque pour l’information, il vient plutôt de l’unanimisme. Ça aussi, c’est un piège classique en guerre.

Un cas d’école est l’invasion ratée de la baie des Cochons, à Cuba en 1961*. Par crainte de déplaire, les conseillers du président Kennedy avaient caché leurs réserves face au plan foireux de la CIA, ce qui mena au fiasco que l’on connaît. Des spécialistes en ont tiré une expression : le groupthink.

Avec le coup de foudre des Québécois pour le gouvernement Legault, on pourrait le craindre. Heureusement, le premier ministre lui-même fait un effort pour écouter ses opposants. Deux fois par semaine, il s’entretient avec les chefs de l’opposition, pour accueillir leurs suggestions et critiques.

Le Québec et le Canada ne sont pas réellement en guerre, et c’est tant mieux. Reste qu’il faudra prendre soin de ceux qui se mettent en danger, et éviter de taper sur ceux qui posent des questions embêtantes.

C’est notre plus grande épreuve depuis longtemps. Espérons qu’elle fera appel aux meilleurs instincts de tous.

> Lisez un résumé des leçons de la baie des Cochons (en anglais)