On voudrait écrire : boum !

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Après tout, l’évènement est à la fois spectaculaire et historique.

Le président de la première puissance mondiale a été mis en accusation par la Chambre des représentants – l’une des deux chambres du Congrès américain. Il n’est que le troisième à se retrouver dans cette situation traumatisante depuis l’adoption de la Constitution en 1789.

Même Richard Nixon, en plein scandale du Watergate, n’a pas eu à subir cet affront. Il a préféré démissionner avant que la Chambre des représentants n’ait à se prononcer sur son sort.

Alors, boum ? Non, désolé. L’évènement est à marquer d’une pierre blanche, soit. Mais la nouvelle n’a rien d’explosif.

Permettez-nous plutôt d’écrire : plouf !

Car selon toute vraisemblance, cette démarche n’est qu’un coup d’épée dans l’eau.

La procédure de destitution aura été une joute pertinente, mais stérile ; les sondages le démontrent.

Malgré les nombreuses révélations incriminantes lors de l’enquête menée par la Chambre des représentants au cours des dernières semaines, bien peu d’Américains semblent avoir changé d’avis quant au bien-fondé de destituer leur président.

PHOTO MATT ROURKE, ASSOCIATED PRESS

Le président Trump a été mis en accusation par la Chambre des représentants, l’une des deux chambres du Congrès américain.

Selon un sondage Washington Post/ABC News publié mardi et effectué au cours de la dernière semaine, 49 % des Américains estiment que Donald Trump doit être destitué par le Congrès américain et quitter la Maison-Blanche, alors que 46 % pensent le contraire.

Qu’en pensaient les Américains à la fin d’octobre, lorsque la procédure de destitution a été déclenchée ? Exactement la même chose ! Selon le sondage Washington Post-ABC News mené à l’époque, 49 % des Américains souhaitaient que le président soit destitué et 47 % s’y opposaient.

La polarisation de la société américaine est très certainement en cause. Tout comme les bâtons mis par Donald Trump et ses alliés dans les roues de l’enquête. Car les républicains ont à la fois tenté de convaincre les Américains qu’il s’agit d’une chasse aux sorcières ET refusé de coopérer avec la Chambre des représentants.

Résultat : Donald Trump se retrouve accusé non seulement d’abus de pouvoir, mais aussi d’entrave à la bonne marche du Congrès. Mais l’échec annoncé de la procédure de destitution et le grand nombre d’Américains qui le soutiennent encore prouvent qu’il a bien joué ses cartes.

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Par ailleurs, ne l’oublions pas, les dés sont pipés.

La prochaine étape de la procédure de destitution, le procès, se déroulera au Sénat. Or, si la Chambre des représentants est dirigée par les démocrates, la majorité des sénateurs, eux, sont républicains. Et ils sont déterminés à serrer les rangs. Les intérêts du pays ne passeront pas avant ceux de leur parti !

Ils devraient défendre la Constitution, mais ils ont décidé de protéger leur président coûte que coûte.

PHOTO NICOLE HESTER, ASSOCIATED PRESS

« La polarisation de la société américaine est très certainement en cause », souligne notre éditorialiste.

Si bien que le procès, qui devrait débuter en janvier, risque fort de n’être qu’une mauvaise pièce de théâtre politique.

Déjà, les républicains ont refusé d’inviter les témoins réclamés par les démocrates, notamment le chef de cabinet par intérim de la Maison-Blanche, Mick Mulvaney, et l’ancien conseiller à la sécurité nationale John Bolton. Notons qu’ils vont ainsi à l’encontre de la volonté des Américains, qui estiment en majorité (à 71 %) que les proches conseillers du président devraient être entendus lors du procès.

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Cela dit, on peut éprouver un vif regret quant à l’issue prévisible de la procédure de destitution, mais il est difficile de déplorer la démarche.

Les démocrates n’avaient tout simplement pas le choix.

La teneur d’une conversation privée entre Donald Trump et le président ukrainien Volodymyr Zelensky en juillet dernier, révélée en septembre grâce à un lanceur d’alerte, était incriminante. Le président – obsédé par sa réélection, souhaitant diaboliser les démocrates en général et Joe Biden en particulier – a fait passer ses intérêts personnels avant ceux de sa nation.

Il nous reste à espérer que la procédure de destitution ne nuira pas aux démocrates lors des prochaines élections, en novembre 2020. Ce n’est pas impossible. Pour avoir tenté de destituer le démocrate Bill Clinton à la fin des années 90, les républicains ont été punis par les électeurs américains.

Et on sait que Trump est un redoutable manipulateur. Il a accusé mardi la présidente démocrate de la Chambre des représentants, Nancy Pelosi, d’avoir déclaré « une guerre ouverte contre la démocratie ». Pourtant, s’il y a bien quelqu’un qui mine la démocratie américaine, c’est lui. Il devrait commencer par se regarder dans un miroir…

N’empêche, ce président, même en pleine procédure de destitution, est tout sauf un canard boiteux. Il est bien possible qu’il soit réélu le 3 novembre prochain. Ça, ce serait véritablement une nouvelle explosive…