Une crise diplomatique ? Il serait sage de ne pas si vite grimper dans les rideaux.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Bien sûr que cette vidéo – où l’on voit Justin Trudeau, accompagné notamment d’Emmanuel Macron et de Boris Johnson, qui semble s’amuser aux dépens du président américain – est embarrassante.

PHOTO YUI MOK, ASSOCIATED PRESS

Dans une vidéo, Justin Trudeau, accompagné notamment d’Emmanuel Macron et de Boris Johnson, semble s’amuser aux dépens du président américain.

Bien sûr que le premier ministre aurait dû être plus prudent. Dans le cadre de tels sommets, il est de notoriété publique que les chefs d’État doivent se méfier des caméras et des micros. Et prendre le risque de se mettre à dos le président des États-Unis, notre principal partenaire commercial, n’est pas la meilleure des idées. Particulièrement lorsque ce président est susceptible, caractériel et imprévisible !

Bien sûr que cette nouvelle controverse fait mal à Justin Trudeau et apporte de l’eau au moulin de ses détracteurs qui voient en lui un adulescent frivole.

Donald Trump a réagi d’emblée en affirmant que Justin Tudeau est un « visage à deux faces ». Que l’affaire suscite une commotion est parfaitement compréhensible.

Mais de là à dramatiser et à dire que la relation entre nos deux pays risque d’en pâtir, il y a un pas qu’il serait prématuré de franchir.

Premièrement, on a déjà joué dans ce film et ça ne s’est pas terminé en queue de poisson. Bien au contraire.

Rappelez-vous la fin du sommet du G7 dans Charlevoix l’an dernier : Donald Trump avait dit que Justin Trudeau était « très malhonnête et faible ». Un de ses proches conseillers avait même dit qu’il y avait « une place particulière en enfer » pour les dirigeants comme le premier ministre du Canada. Tout ça parce Justin Trudeau avait simplement qualifié d’« insultants » les tarifs sur l’acier et l’aluminium du Canada imposés par Washington au nom de la sécurité nationale.

Pourtant, les tarifs ont été levés et la Maison-Blanche a également accepté de renouveler l’Accord de libre-échange nord-américain que Donald Trump avait déjà menacé de déchirer. Comme quoi…

Ensuite, soyons clairs : comparées aux insultes proférées par Donald Trump, les remarques de Justin Trudeau lors du sommet de l’OTAN sont insignifiantes.

PHOTO KEVIN LAMARQUE, REUTERS

Donald Trump et Justin Trudeau lors du sommet de l’OTAN

Il a essentiellement rappelé que les « mâchoires » des conseillers de Donald Trump « ont décroché » lorsque ce dernier a déclaré sans avertissement que le prochain sommet du G7 aurait lieu dans la résidence présidentielle de Camp David (déjà jugée trop petite par son chef de cabinet). Il a aussi fait référence à sa rencontre avec le président des États-Unis, qui a été transformée par ce dernier en conférence de presse imprévue.

En somme, Justin Trudeau et ses interlocuteurs ont simplement « badiné de façon coquine », comme l’a si bien dit hier le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet.

D’ailleurs, Donald Trump ne semble pas s’être senti humilié outre mesure. Il a traité Justin Trudeau d’hypocrite, mais a rapidement ajouté que c’est un « bon gars ». « C’était amusant quand j’ai dit que ce gars est un visage à deux faces », a-t-il par ailleurs lancé, un peu plus tard. Comme si tout ça n’avait été, au bout du compte, qu’un autre épisode du Trump show. Et que l’indignation initiale du président était feinte.

Il faut dire que la vidéo n’a certainement pas étonné Donald Trump. Et encore moins ses conseillers. Comme le soulignait hier le politologue Ian Bremmer sur Twitter, les alliés des Américains qui « se moquent du président des États-Unis dans son dos », c’est désormais devenu la règle. « Ça se produit à tous les sommets de l’OTAN avec Trump. Tous les G7. Tous les G20. »

Le contraire serait impensable. Donald Trump est ravageur et menaçant, mais il se comporte aussi, fréquemment, en véritable bouffon. Il est brutal, mais souvent incohérent.

Sauf que s’il prend, lui, plaisir à vous intimider et vous malmener, vous devez, vous, lui vouer un immense respect en public.

Trump peut vous prendre à rebrousse-poil, mais vous devez toujours le caresser dans le sens du poil. Oui, c’est terriblement frustrant.

Oui, ça veut dire se soumettre à la loi du plus fort. Et c’est odieux de voir un allié mettre les chefs d’État des démocraties occidentales dans une telle position.

Mais c’est le prix à payer si on espère demeurer dans les bonnes grâces du président de la première puissance mondiale. Ou à tout le moins, si on veut mettre toutes les chances de son côté. Car on a compris depuis longtemps qu’avec Donald Trump, tout ce qu’il y a de sûr, c’est que plus rien n’est sûr.