Si nous apprenions, données à l’appui, que les francophones blancs sont interpellés en proportion quatre fois plus souvent que les anglophones à Montréal, pensez-vous que la police mettrait des mois, voire des années avant d’émettre une directive claire pour que le comportement de ses agents change sur le terrain ? Bien sûr que non.

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

L’action serait immédiate. Pour rassurer la majorité francophone. Pour rétablir le lien de confiance avec les policiers. Malheureusement, ce n’est pas ce qu’il se passe à Montréal ces jours-ci dans un cas pas fictif du tout.

En août, la police de Montréal a reçu un rapport préparé par trois experts universitaires indépendants. Ce dernier, rendu public en octobre, dévoile que les citoyens noirs, autochtones ou d’origine arabe sont interpellés beaucoup plus souvent qu’à leur tour. Quatre fois plus pour les Noirs et les jeunes d’origine arabe. Onze fois plus pour les femmes autochtones. Le rapport conclut qu’il y a là un « biais systémique ».

Vendredi, devant des élus de la Ville de Montréal qui se penchaient sur le rapport, Myrlande Pierre, vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse, a remis les pendules à l’heure sur une chose : l’analyse des experts indépendants permet carrément de conclure qu’il y a profilage racial dans les rangs de la police. Point. Il faut bien appeler un chat un chat.

PHOTO DAVID BOILY, ARCHIVES LA PRESSE

Myrlande Pierre, vice-présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse

Un représentant de la police était aussi présent à cette audience publique de la Ville de Montréal pour répondre aux questions des citoyens. Marc Charbonneau, chef de la direction des affaires corporatives du SPVM, a dit que le corps policier reçoit avec « humilité et transparence » le rapport des experts et qu’en contrepartie, travaille notamment sur une nouvelle politique d’interpellation pour mieux baliser quand, pourquoi et comment les policiers peuvent approcher des citoyens. La politique sera rendue publique en mars 2020. La première du genre au Québec.

***

Mais entre-temps, que se passera-t-il ? Les policiers recevront-ils des directives pour modifier leur approche ? Y a-t-il des mécanismes pour identifier les agents qui ont des comportements particulièrement inquiétants ? Pour les punir ?

À ces questions qui venaient du public vendredi et tout particulièrement de citoyens issus des groupes lésés, M. Charbonneau a eu beaucoup de difficultés à répondre. En fait, il a patiné, disant que la police offre déjà des formations, fait de la sensibilisation, mais a besoin d’études additionnelles pour mieux comprendre ce qu’il se passe vraiment dans ses rangs.

Et c’est là qu’on décroche. La question du profilage racial a été auscultée sous toutes ses coutures par un grand nombre de corps policiers à travers le pays. À Kingston, en Ontario, il y a des efforts déployés depuis 2005. Toronto a une politique claire. Halifax a décrété un moratoire sur certaines pratiques policières.

Le conseil municipal de Montréal a lui aussi adopté cette semaine une motion pour mettre fin aux interpellations de routine sans motif, mais le geste est surtout symbolique.

PHOTO MARCO CAMPANOZZI, ARCHIVES LA PRESSE

En août, la police de Montréal a reçu un rapport préparé par trois experts universitaires indépendants. Ce dernier, rendu public en octobre, dévoile que les citoyens noirs, autochtones ou d’origine arabe sont interpellés beaucoup plus souvent qu’à leur tour.

Force est de constater qu’en matière de lutte au profilage racial, le Québec tire carrément de la patte. Pas juste Montréal, qui a le mérite au moins de s’intéresser à la question, mais toute la province.

Et ce, même si des drapeaux se sont cent fois soulevés au cours de la dernière décennie. Même si nombre de personnes racisées ont expliqué encore et encore comment les pratiques discriminatoires sapent leur confiance envers la police. Comment ça leur pourrit la vie quand elles se font interroger par les policiers parce qu’elles sont noires et conduisent une auto de luxe. Ou parce qu’elles sont d’origine magrébine et qu’elles se promènent dans un quartier où il y a peu ou pas de diversité.

Ces gens-là veulent savoir ce que fait la police aujourd’hui pour mieux les servir. Mieux les protéger. Et elles obtiennent surtout des vœux pieux, des bonnes intentions et des « ça s’en vient ». Trop peu, trop lentement.

La police, la ville, la province peuvent continuer de commander des études pour en savoir encore plus sur les rouages du profilage racial et ses conséquences, mais ça n’empêche pas de passer à l’action tout de suite en s’inspirant de tous ceux qui ont une longueur d’avance sur nous. Quand on arrive en retard, ce n’est pas juste plus facile de mettre les bouchées doubles. C’est essentiel.