Le Printemps arabe a fait place à l’automne des milléniaux

Laura-Julie Perreault Laura-Julie Perreault
La Presse

Pas évident, à première vue, d’établir un lien entre les manifestations qui secouent de manière quasi simultanée le Liban, le Chili, Hong Kong et l’Irak, pour ne nommer que ceux-là.

À Hong Kong, c’est un projet de loi permettant l’extradition vers la Chine continentale qui a mené les protestataires dans la rue. Au Liban, une taxe sur les appels téléphoniques effectués au moyen de l’application WhatsApp. Au Chili, la hausse de 3 % du prix des billets de métro. En Irak, finalement, un ras-le-bol de la corruption et du chômage. Autant de raisons d’être en colère que de zones géographiques, pourrait-on croire.

On se sent bien loin du Printemps arabe. Les revendications, qui avaient débuté en Tunisie par la dénonciation des abus de pouvoir de leaders autoritaires, avaient eu un effet domino à la grandeur du monde arabe, de l’Égypte au Yémen en passant par la Libye et la Syrie. Si ces soulèvements ont eu des issues diverses – et rarement heureuses –, la trame de fond de cette saison de colère était claire et beaucoup moins éclatée qu’en cet automne des mécontentements qui survient huit ans plus tard.

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Pourtant, si on pousse un peu l’analyse, on réalise vite que les manifestations à Santiago, à Beyrouth et à Bagdad ont, de jour en jour, de plus en plus de points communs.

D’abord, alors que les manifestations se prolongent, les revendications deviennent de plus en plus semblables. Les protestataires s’en prennent à la corruption des élites politiques qui s’enrichissent au détriment de la majorité. Des promesses de réformes ou le départ d’un premier ministre ne suffisent plus à calmer les ardeurs de la rue. C’est le système politique en entier qui est remis en question.

En Irak, la rue demande un système présidentiel. Au Liban, la fin du partage prédéterminé du pouvoir entre les diverses confessions religieuses. À Hong Kong, ce sont les libertés fondamentales et les liens entre le gouvernement de l’île et celui de la Chine continentale qui sont en jeu.

PHOTO KIM KYUNG-HOON, REUTERS

Les manifestations sont quotidiennes à Hong Kong. 

Autre similarité : les pays secoués sont tous aux prises avec d’immenses inégalités sociales, si on se fie aux données de la Banque mondiale. Hong Kong gagne la triste palme, arrivant au 9e rang des plus grandes disparités au monde. Le Chili est au 15rang. Les données ne sont pas disponibles pour le Liban et l’Irak, mais les inégalités sont aussi au cœur des doléances.

Finalement, il faut relever la ressemblance la plus élémentaire : les manifestants eux-mêmes.

Il suffit de regarder des photos des dernières semaines pour voir que ce sont les jeunes de moins de 35 ans qui sont l’âme de la grogne.

Une alliance entre deux générations : les milléniaux, nés entre 1983 et 2000, et la génération Z qui les suit. Et ces deux générations sont en colère.

Une étude fascinante réalisée pour le compte de Deloitte est très révélatrice. Depuis huit ans, la grande firme de consultants sonde plus de 15 000 milléniaux et membres de la génération Z dans le monde, du Chili à la Catalogne en passant par Singapour. Et cette année, le constat est clair : depuis deux ans, les jeunes nagent en pleine désillusion autant politique qu’économique.

Globalement, en 2019, ils sont 70 % à penser que les politiciens ne font que se servir eux-mêmes et près de 50 % à n’avoir aucune confiance en ce que leur disent leurs élus et les leaders religieux. Par ailleurs, ces jeunes qui ont grandi au cœur des retombées de la crise économique de 2008 sont majoritairement convaincus que l’économie est en plein déclin et qu’ils seront les premiers à en souffrir.

Ce pessimisme générationnel sous-tend les manifestations dont nous sommes actuellement témoins aux quatre coins du monde.

On peut donc se demander si la flambée à laquelle on assiste n’est que la première étincelle d’un plus grand brasier.

PHOTO ALKIS KONSTANTINIDIS, REUTERS

Des manifestants scandent des slogans contre le gouvernement à Jal el Dib, au Liban.

Un brasier que les réseaux sociaux peuvent vite alimenter et qu’il sera difficile d’éteindre.

Les soulèvements populaires sont souvent enivrants, mais le Printemps arabe nous a rappelé que les lendemains le sont souvent beaucoup moins. Il serait donc préférable de répondre rapidement et collectivement aux injustices que dénoncent les générations les plus connectées de l’histoire de l’humanité avant que la colère n’emporte tout sur son passage – le pire comme le meilleur.