Il s’agit assurément d’une des pires décisions de Donald Trump en matière de politique étrangère, dont on commence à peine à mesurer pleinement l’impact tant sur le sort des Kurdes en Syrie que sur l’influence américaine au Moyen-Orient et ailleurs dans le monde.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Tout est si pourri dans cette affaire qu’on se demande par où commencer pour le démontrer.

Allons-y par le commencement : cet appel catastrophique avec le président turc, Recep Tayyip Erdoğan, le dimanche 6 octobre, lors duquel Donald Trump a convenu de lui laisser le champ libre dans le nord de la Syrie en retirant les troupes américaines qui y faisaient régner l’ordre.

Erreur stratégique majeure qui a eu l’impact qu’à peu près tous les observateurs avaient prédit.

PHOTO BRENDAN SMIALOWSKI, AGENCE FRANCE-PRESSE

Le retrait des troupes américaines de Syrie est assurément une des pires décisions de Donald Trump en matière de politique étrangère, estime notre éditorialiste.

En découle un fiasco, qui se décline déjà en trois échecs retentissants : 

– Les forces kurdes qui avaient collaboré avec les Américains pour combattre le groupe État islamique ont été transformées en chair à canon et des civils en ont aussi, bien sûr, payé le prix.

– Des djihadistes qui se trouvaient dans des prisons gardées par ces forces kurdes ont réussi à s’échapper.

– La place occupée par les quelque 1000 soldats américains a rapidement été comblée par les Russes et les forces syriennes de Bachar al-Assad (la nature a horreur du vide, particulièrement dans cette région explosive). Leur départ aura aussi, vraisemblablement, rendu l’Iran fou de joie.

Il faut également parler de la récente trêve pour mieux comprendre l’ampleur du gâchis.

Le vice-président, Mike Pence et le secrétaire d’État, Mike Pompeo, dépêchés d’urgence en Turquie jeudi, ont convaincu le pays de suspendre son offensive pendant cinq jours.

En retour, le président turc a exigé un retrait des forces kurdes de sa frontière sur une zone large de 32 kilomètres et longue de plus de 400 kilomètres, ce qui a été qualifié par le président du Conseil européen de « demande de capitulation pour les Kurdes ».

Entre-temps, par ailleurs, les opérations militaires turques n’ont pas été entièrement interrompues ; 14 civils auraient été tués vendredi.

Et que dire de la gestion de cette crise par Donald Trump depuis le feu vert donné à Recep Tayyip Erdoğan ? Il a à la fois tenté de justifier son geste et rétropédalé pour en limiter la portée.

Que dire, par exemple, de toutes les âneries qu’il a pu proférer au cours des deux dernières semaines ? Du fait qu’il ait déploré – le plus sérieusement du monde – que les Kurdes n’ont « pas aidé » les États-Unis pendant la Seconde Guerre mondiale et le débarquement en Normandie !

Un raisonnement tellement tordu qu’on se demande vraiment qui il pensait convaincre.

Que dire, également, de celle lettre hallucinante expédiée au président turc le jour de l’invasion et rendue publique mercredi dernier ? « Ne jouez pas au dur ! Ne faites pas l’idiot ! », y écrit Donald Trump, comme s’il parlait à un enfant. D’ailleurs, des médias américains ont d’abord cru à un canular.

Que dire, enfin, de sa réaction à la trêve négociée par ses émissaires en Turquie ? Il a trouvé le moyen de tourner la crise en dérision.

« Ce n’était pas conventionnel, ce que j’ai fait. J’ai dit : ils ont besoin de se battre un peu. Comme deux gamins, on les laisse se bagarrer un peu, et puis on les sépare », a-t-il dit devant ses partisans au Texas. La terre appelle Donald Trump : on rapporte jusqu’ici plus de 500 morts, y compris des dizaines de civils.

Parallèlement, sur Twitter, il qualifiait ce développement de « grand jour pour la civilisation ». Comme si après avoir allumé l’incendie qui a ravagé une ville, un incendiaire se félicitait de voir que les pompiers ont été en mesure de limiter les dégâts !

Ce n’est pas la première fois, depuis l’arrivée de Donald Trump, qu’on aurait le goût qu’on nous pince pour être bien sûr qu’on ne rêve pas. Mais tout de même, vraiment, force est d’admettre qu’il s’est surpassé.

Et si l’on peut présumer que la crise n’est pas terminée, on peut aussi être certain que le président de la première puissance mondiale nous donnera, dans ce dossier trop délicat pour lui, l’occasion de pousser d’autres soupirs de découragement…