Nous sommes durs à suivre, avouons-le.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Comme électeurs, nous exigeons des élus qui nous gouvernent d’être responsables sur le plan économique, de prendre des décisions mesurées, de dépenser en bons pères de famille.

Vos nombreuses réponses à notre coup de sonde le démontrent d’ailleurs : vous demandez en grande majorité la fin des déficits.

« Les déficits importants et l’augmentation de la dette fragilisent notre pays un peu plus chaque année », souligne Pierre Lemelin.

« Facile de se faire élire quand on promet tout sans être responsable de rien », ajoute Céline Filion.

« Le déficit est le baromètre qui détermine l’appauvrissement d’une nation », conclut Normand Briand.

On peut discuter de ces affirmations. Mais reste que le Québec a déjà joué dans ce film très récemment. S’en souvient-on ?

Un gouvernement a été élu puis a promis de faire le ménage des finances publiques pour atteindre le sacro-saint équilibre budgétaire.

Malheureusement pour lui… il a réussi. Et a aussitôt été rejeté par les électeurs en colère contre ses mesures de rigueur budgétaire qualifiées d’« austérité ». Exit le gouvernement Couillard… qui a pourtant répondu au souhait de bien des Québécois.

Donc la question se pose : que veut, au juste, l’électorat ? Un gouvernement qui gère les finances publiques de manière très serrée, mais sans jamais réduire les dépenses ni les programmes ?

Puisqu’un tel scénario est aussi probable que l’élection d’une licorne lundi, il faudra plutôt faire le choix entre l’un et l’autre des deux grands partis susceptibles de prendre le pouvoir. Entre deux approches diamétralement opposées, donc.

Déficits ou pas déficits, là est la question.

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« La question tourne donc autour des déficits et des compressions, conclut François Cardinal. Lequel préférez-vous ? »

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Les conservateurs se présentent justement comme ces bons pères de famille rigoureux. Ils sont les seuls à proposer un retour à l’équilibre budgétaire, même si cela ne se ferait pas dans le prochain mandat.

Et pourtant, Andrew Scheer ne semble pas particulièrement fier de son cadre financier. Il l’a rendu public quelques heures après le dernier débat des chefs, juste avant un long week-end où l’annonce serait forcément noyée.

Qu’y retrouve-t-on, au juste ? Une feuille de route qui ressemble à celle de son prédécesseur, Stephen Harper.

À l’époque, le chef conservateur avait réduit les taxes à la consommation et pour compenser la baisse de revenus, il avait multiplié les compressions en plus de réduire la hausse des dépenses.

Son successeur propose quant à lui un cadre financier qui consacre 89 % des sommes prévues pour les promesses électorales en baisse d’impôt, ce qui l’oblige évidemment à multiplier les compressions pour espérer atteindre l’équilibre budgétaire en cinq ans. Des compressions dans les infrastructures, la sécurité nationale et l’environnement, entre autres, qui s’annoncent… plus importantes que celles imposées par M. Harper. Ce qui risque d’avoir un effet concret réel, notamment en matière d’investissements en transports en commun.

On peut mettre la faute sur l’irresponsabilité de Justin Trudeau, reste que ce remède est fait pour un cheval. Un remède qui peut néanmoins séduire certains électeurs qui peuvent apprécier le niveau de dépenses des conservateurs, plus faible que n’importe quel autre parti.

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Le Parti libéral offre complètement autre chose : une politique budgétaire résolument expansionniste… et assumée.

La chose paraît aller de soi cette année, car on s’est habitué à ce positionnement de l’équipe Trudeau. Mais il faut se rappeler qu’il y avait dans ces déficits promis en 2015 un geste risqué et courageux.

C’était la première fois depuis le début des années 90 que le PLC ne s’engageait plus à équilibrer les budgets de l’État. Il promettait plutôt de dépenser afin d’appliquer un programme de centre gauche, interventionniste, qui ciblait les nantis dans le but d’en faire profiter la classe moyenne.

Il a fait exactement ce qu’il avait promis… à une grosse exception près : il a rompu son engagement d’atteindre l’équilibre budgétaire en 2019. C’est désolant, disons-le.

Mais notons tout de même que les déficits encourus n’ont pas servi à payer l’épicerie, mais bien à remplir les promesses libérales.

D’abord, il a fait des efforts pour redistribuer le fardeau fiscal entre riches et classe moyenne, ce qu’aucun autre gouvernement libéral n’avait fait avant lui. Les baisses généralisées d’impôt étaient plutôt la norme à l’époque.

Ensuite, il a créé et bonifié des programmes publics, notamment en instaurant la généreuse allocation canadienne pour enfants.

On peut donc reprocher à Justin Trudeau ses déficits qui vont à l’encontre de sa promesse d’équilibre, mais il serait faux de dire qu’il le fait pour payer l’épicerie. Plutôt, comme le précisent les professeurs Geneviève Tellier et Cheick Alassane Traoré dans leur bilan du mandat*, « l’approche du gouvernement libéral est demeurée consistante avec [conforme à] son objectif premier, soit aider la classe moyenne par le biais d’investissements substantiels de fonds publics ». Ce qu’il promet de continuer de faire s’il est réélu, notamment en éliminant l’impôt fédéral sur les premiers 15 000 $ de revenus.

Pour qui craint une récession ou est allergique aux déficits, cela risque de passer très mal. Mais pour qui apprécie les dividendes des investissements sociaux des dernières années, c’est un passage obligé.

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Qui donc a le meilleur cadre financier ? Ni l’un ni l’autre. Ou plutôt, et l’un et l’autre, selon votre positionnement personnel sur l’échiquier fiscal. Un positionnement qui vous incitera d’ailleurs à choisir le chiffre qui correspond le mieux à la réalité.

D’un côté, vous pouvez vous désoler de voir des déficits s’accumuler. Vous pouvez hurler en voyant la dette augmenter chaque année en milliards de dollars pour atteindre aujourd’hui 685,5 milliards.

Et de l’autre, vous pouvez vous rappeler que les déficits demeurent relativement faibles, que le Canada a une excellente note de crédit et que le ratio dette nette/PIB avoisine les 30 %… alors qu’il était du double il y a 25 ans.

La question tourne donc autour des déficits et des compressions. Lequel préférez-vous ?

* Bilan du gouvernement libéral de Justin Trudeau, Presses de l’Université Laval

Découvrez les résultats de notre coup de sonde

Avant-hier : l’environnement

Hier : l’identité

Aujourd’hui : l’économie

Méthodologie : Nous avons publié trois appels à tous, les 3, 8 et 9 octobre derniers dans la section Débats. Nous n’avons pas précisé dans quel but ni que les réponses seraient comptabilisées, afin d’éviter le noyautage des réponses par des envois massifs organisés. Aucun choix de réponses n’était donné. Il s’agissait d’appels à tous comme nous en faisons régulièrement, formulés ainsi : « Quel enjeu de cette campagne électorale déterminera votre choix le 21 octobre ? » Il ne s’agit pas d’un sondage scientifique, mais bien d’un coup de sonde.

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