Comme nous étions naïfs… C’est l’évidence même. La République populaire de Chine célèbre ces jours-ci son 70e anniversaire. Pourtant, il y a 30 ans, son modèle était jugé périmé. Notamment par le célèbre universitaire américain Francis Fukuyama.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

L’année 1989, rappelons-le, avait été révolutionnaire. Nous avions assisté à la chute du mur de Berlin, qui laissait présager l’effondrement de l’URSS. Pendant ce temps, en Chine, des étudiants massés sur la place Tiananmen réclamaient (en vain) du changement.

Parmi ceux qui tentaient de trouver un sens à ces bouleversements, c’est Francis Fukuyama qui a eu l’écho le plus retentissant. Il avait prédit la fin de l’Histoire, rien de moins ! Elle allait, selon lui, « inéluctablement déboucher sur la liberté, à savoir des gouvernements élus, des droits individuels et un système économique dans lequel les capitaux et les personnes circulent sous un contrôle relativement limité de l’État ».

Cette semaine, plusieurs ont cité cet expert… pour expliquer à quel point il s’était mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude. La Chine bombe le torse. Même qu’elle fait la promotion de son modèle… au détriment de celui des démocraties libérales.

Entre autres en appuyant « tous les régimes qui l’aident à démontrer les déficiences de nos systèmes politiques et les qualités du sien », faisait remarquer Jean-Pierre Cabestan, sinologue réputé, dans un essai sur l’avenir de la Chine publié l’an dernier*. 

PHOTO JASON LEE, REUTERS

Célébrations du 70e anniversaire de la République populaire de Chine, mardi dernier, place Tiananmen à Pékin

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Alors que la Chine communiste célèbre ses 70 ans, ses dirigeants sont plus agressifs qu’ils ne l’ont jamais été au cours des dernières décennies.

Le mot d’ordre de l’ancien leader Deng Xiaoping, qui estimait que la Chine devait « faire profil bas », n’est plus de mise.

De nos jours, le comportement de la Chine est aux antipodes. À l’image de cette parade d’anniversaire, mardi dernier : un étalage des capacités militaires du pays, qui se voulait une impressionnante démonstration de force.

PHOTO NG HAN GUAN, ASSOCIATED PRESS

Une impressionnante démonstration de force lors de la parade d’anniversaire, mardi dernier à Pékin

Certains se demandent même si le président chinois actuel – Xi Jinping, qui vient de modifier les règles du jeu pour se maintenir à la tête du pays aussi longtemps qu’il le souhaitera – ne va pas trop loin dans l’affirmation de la puissance chinoise.

Le raffermissement de l’autoritarisme de la Chine se constate aussi à l’intérieur de ses propres frontières. L’exemple le plus saisissant est la situation qui règne au Xinjiang, où la répression de la minorité ouïgoure est qualifiée par certains de génocide culturel. On tremble, par ailleurs, à la simple évocation du système de contrôle social qui est en train d’être mis sur pied par le régime dans le pays. Grâce à des technologies de pointe, s’appuyant notamment sur la reconnaissance faciale, il vise à influencer le comportement de ses citoyens en les punissant ou en les récompensant.

PHOTO GREG BAKER, AGENCE FRANCE-PRESSE

« La Chine bombe le torse. Même qu’elle fait la promotion de son modèle… au détriment de celui des démocraties libérales », explique notre éditorialiste. Sur la photo, le président Xi Jinping et l’ancien président Jiang Zemin assistent aux célébrations.

C’était donc, oui, faire preuve de naïveté en pensant que l’adhésion de la Chine à l’Organisation mondiale du commerce (OMC), au début des années 2000, serait accompagnée d’une libéralisation politique.

De ces constats se dégage une leçon fondamentale : il importe de cesser d’entretenir une vision angélique de l’évolution de la Chine. On a d’ailleurs tardé à le faire à Ottawa et le réveil a été brutal au cours de la dernière année. Rappelons qu’avant d’être élu premier ministre, Justin Trudeau avait vanté les mérites de la dictature chinoise.

Il ne s’agit pas de tomber dans l’autre extrême et de diaboliser la Chine. Ni de remettre en question nos échanges commerciaux avec le pays.

L’idée est plutôt de laisser la candeur au vestiaire. De faire preuve d’un mélange de réalisme et de prudence.

Espérons, par exemple, que lorsque l’affaire Meng Wanzhou sera terminée et que la poussière sera retombée – ce n’est hélas pas pour demain –, on tirera des enseignements de ce triste épisode. Une réflexion sur la teneur de notre relation serait de mise.

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On en sait donc plus sur la véritable nature du régime chinois. Mais qu’en est-il de son avenir ? Il est probablement, du moins en partie, en train de se jouer à Hong Kong. Car ce qui s’y passe est un « laboratoire » pour le reste du monde, écrivait récemment le célèbre artiste chinois Ai Weiwei dans les pages du New York Times.

PHOTO KIN CHEUNG, ASSOCIATED PRESS

« L’avenir à court terme de Hong Kong nous permettra de mieux prédire celui de la Chine », écrit Alexandre Sirois. Sur la photo, une manifestation, vendredi dernier.

« Est-ce qu’une population qui souhaite demeurer libre pourrait être – sera – annexée par une machine autoritaire ? Ce précédent serait un cauchemar pour le monde. Et peut-être un tournant », a-t-il soutenu.

Ses mots résonnent comme un avertissement. L’avenir à court terme de Hong Kong nous permettra de mieux prédire celui de la Chine. Et l’on peut aussi, sans crainte de se tromper, affirmer que le sort de la Chine risque fort d’être déterminant pour celui du reste du monde.

* Demain la Chine : démocratie ou dictature ?, de Jean-Pierre Cabestan, publié aux éditions Gallimard