Au palmarès des meurtres les plus barbares et révoltants des dernières années, l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi occupe une place de choix.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

On aurait pu penser qu’en l’espace de 12 mois, les dirigeants de l’Arabie saoudite seraient forcés de faire face aux conséquences de leurs gestes. Hélas, on attend encore…

PHOTO OSMAN ORSAL, ARCHIVES REUTERS

Il est difficile de croire que le puissant prince héritier Mohammed ben Salmane – incarné ici par un manifestant – n’ait pas été au courant du complot d’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi, il y a un an, en Turquie, estime notre éditorialiste.

Comment croire que le prince héritier Mohammed ben Salmane, qui fait la pluie et le beau temps dans le royaume, n’ait joué qu’un rôle de figurant dans cette sombre histoire ? Pourtant, il n’a jamais été inquiété.

Les États-Unis ont fini par sanctionner 17 individus dans la foulée du meurtre. D’autres pays, incluant le Canada, ont fait de même. Mais il s’agit vraisemblablement d’un « écran de fumée » qui vise à détourner l’attention des vrais responsables.

C’est l’une des conclusions de la rapporteure spéciale de l’ONU sur les exécutions extrajudiciaires, Agnès Callamard, qui a enquêté sur ce crime sordide. Dans un rapport accablant publié en juin dernier, elle démontre qu’il existe « des preuves crédibles » qui justifient une enquête approfondie « sur la responsabilité individuelle de hauts responsables saoudiens, y compris celle du prince héritier ».

Découvrez le rapport

Elle juge « troublant que l’exécution de M. Khashoggi n’ait jusqu’ici mené à si peu de véritables réactions internationales, tant sur le plan juridique que politique ou diplomatique ».

Troublant, en effet. Terriblement scandaleux, aussi.

En revanche, c’est tout sauf étonnant. C’est principalement lié au soutien inébranlable manifesté par la Maison-Blanche à l’égard du régime saoudien.

Sans l’appui de Donald Trump et de son secrétaire d’État Mike Pompeo, la réhabilitation de Mohammed ben Salmane n’aurait pas été possible, a rapporté le Washington Post il y a quelques jours.

Jamais ces deux hommes n’ont pris leurs distances par rapport au prince héritier. « Ils ont mis l’accent sur l’importance stratégique du royaume. Pour Trump, la valeur de cette relation se calcule essentiellement en dollars. Il n’a jamais minimisé le caractère horrible de la mort du chroniqueur assassiné. Mais il a décrit à répétition le Moyen-Orient comme un endroit violent, prétextant que la mort de Khashoggi était un événement regrettable qui ne vaut pas le coût de l’abandon d’un marché lucratif », a expliqué le quotidien américain.

Heureusement, tous les élus américains ne sont pas aussi sans scrupules que leur président. Agnès Callamard nous a raconté avoir trouvé oreille attentive au Congrès américain, où elle a rencontré des élus la semaine dernière.

« Comme l’a fait remarquer l’un d’entre eux : qu’un journaliste, résidant américain et employé du Washington Post puisse être assassiné et qu’on ne fasse rien pour trouver la vérité et identifier le commanditaire, ça veut dire que tous les journalistes sont vulnérables », a-t-elle expliqué.

C’est une des raisons pour lesquelles il est important d’exiger la tenue d’une « enquête pénale internationale », complémentaire à celle qui vient d’être menée, selon cette rapporteure spéciale de l’ONU.

Son rapport souligne qu’il y a un lien entre l’impunité et la prévalence des meurtres de journalistes et de défenseurs des droits de la personne. « Par l’intermédiaire de son cas, on peut en protéger beaucoup d’autres », dit-elle, au sujet de Jamal Khashoggi.

D’ailleurs, si Mohammed ben Salmane n’a pas encore eu à rendre de comptes, son malaise est palpable. La mobilisation internationale (par l’entremise de certains élus, de nombreuses organisations gouvernementales et de bon nombre de médias) a terni son image. Il se voulait le prince réformiste, on a aujourd’hui l’impression de faire face au prince des ténèbres.

Cette mobilisation doit se poursuivre.

D’autant plus que la répression n’a pas cessé en Arabie saoudite. Amnistie internationale a rappelé hier qu’il y a encore au moins 30 prisonniers d’opinion dans ce pays. Incluant Raif Badawi, dont le cas est bien connu au Québec, sa famille ayant trouvé refuge à Sherbrooke.

Baisser les bras serait le pire des messages qu’on puisse envoyer au régime du prince héritier.

Les échanges glaçants des assassins

Les assassins présumés du journaliste saoudien Jamal Khashoggi plaisantaient sur le fait que « même un boucher ne découpe pas de la viande sur le sol » juste avant son arrivée au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, selon des témoins interrogés par la BBC.

Helena Kennedy, une avocate britannique qui a participé à l’enquête de l’ONU, a écouté un enregistrement fourni par les autorités turques – qui avaient placé des micros dans le consulat – dans lequel Khashoggi est qualifié d’« animal destiné au sacrifice ».

« Ils se demandaient “si le corps et les hanches rentraient dans un sac de cette façon“ », a-t-elle dit à la BBC dans ce documentaire diffusé dans l’émission Panorama lundi soir.

Le médecin légiste soupçonné d’avoir découpé le corps en morceaux disait : « J’écoute souvent de la musique quand je découpe des cadavres. Parfois avec un café et un cigare à la main », selon Mme Kennedy.

« Il dit : “C’est la première fois de ma vie que je dois découper des morceaux sur le sol – même un boucher qui veut découper un animal le suspend“, a-t-elle ajouté. Vous les entendez rire, c’est glaçant. » La Turquie avait remis à l’ONU un enregistrement de 45 minutes pour son enquête sur le meurtre du journaliste, critique du régime de Riyad.

 – D’après l’AFP