Près de 106 000 signalements l’an dernier, un bond de 10 % en un an. Le bilan annuel publié la semaine dernière est clair : la pression grimpe dangereusement sur la direction de la protection de la jeunesse (DPJ).

Ariane Krol Ariane Krol
La Presse

« Le nombre d’enfants qui ont fait l’objet d’un signalement et qui ont besoin de protection ne cesse d’augmenter. Cette situation nous préoccupe grandement », soulignent les directeurs provinciaux de la protection de la jeunesse dans leur bilan 2019.

PHOTO OLIVIER JEAN, ARCHIVES LA PRESSE

« Le bilan annuel publié la semaine dernière est clair : la pression grimpe dangereusement sur la direction de la protection de la jeunesse », écrit Ariane Krol.

Quarante ans après l’entrée en vigueur de la Loi sur la protection de la jeunesse, l’heure n’est pas aux confettis, aux mirlitons et aux chapeaux pointus.

Pour la première fois de son histoire, la DPJ a passé le seuil critique des 100 000 signalements en un an et ce n’est pas près de s’arrêter. Le volume augmente chaque année à un rythme qui excède largement la croissance de la population.

En 2017-2018 (les plus récentes données publiées par l’Institut de la statistique du Québec), le nombre de jeunes Québécois de 0 à 17 ans a augmenté d’à peine 1,2 %. Le nombre de signalements, lui, a bondi de 5,3 %. Et pas à cause d’un déferlement de plaintes non fondées : la proportion de signalements retenus pour une évaluation plus approfondie est toujours d’environ 40 %. Mais ces quelque 40 % de cas, qui donnaient un peu moins de 35 000 signalements il y a cinq ans, en génèrent désormais plus de 41 000. Et cet alourdissement de la tâche est arrivé dans une période tourmentée durant laquelle le réseau de la santé et des services sociaux a été à la fois chambardé par une réforme d’une ampleur sans précédent et mis à contribution dans l’atteinte du déficit zéro.

Ces facteurs sont-ils en cause dans la mort brutale de la fillette de Granby en avril dernier ? Peu importe ce qu’en diront les enquêtes, la situation est intenable.

« La DPJ ne peut plus être la salle d’urgences des services sociaux », a lancé le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, dans une entrevue radiophonique cette semaine.

L’image porte.

Quand les urgences n’ont pas assez de personnel pour faire face à l’affluence, il faut y ajouter des ressources. C’est ce que Québec a fini par faire cet été, et qui commence à donner des résultats. La liste d’attente de la DPJ est passée de 3 800 à 2 500 enfants depuis juin et le ministre dit vouloir la ramener à zéro.

C’était le plus pressant, mais des urgences qui débordent sont aussi révélatrices de lacunes en amont, où beaucoup de cas pourraient être pris en charge.

Or, les mégafusions du printemps 2015 n’ont pas été tendres pour les services sociaux.

La santé publique, axée sur la prévention, en a pris pour son rhume. Et c’est justement un programme servant à accompagner les familles vulnérables durant la grossesse et la petite enfance (mieux connu sous le sigle SIPPE), qui a été le plus éprouvé par la réforme Barette, montre une analyse de l’Institut national de santé publique du Québec.

Ajoutons que parmi les signalements reçus, mais non retenus par la DPJ l’an dernier, plus d’un sur cinq (21,4 %) a été classé ainsi parce que les parents avaient pris les moyens de protéger leurs enfants ou étaient allés chercher de l’aide auprès de services ou ressources de leur milieu. S’organiser pour répondre à de tels besoins plus tôt, ailleurs dans le réseau, permettrait sûrement d’éviter un certain nombre de visites aux urgences de la DPJ.

C’est hélas plus facile à dire qu’à faire. Il y a deux ans, il a fallu pas moins de deux jugements avant que la DPJ puisse obtenir les services d’orthophonie et d’évaluation dont un enfant de 5 ans avait un urgent besoin : même si la loi exige qu’une ordonnance du tribunal soit exécutée sans délai, le Centre intégré de santé et de services sociaux (CISSS) faisait la sourde oreille.

La Commission spéciale sur les droits des enfants et la protection de la jeunesse, sur laquelle on fonde beaucoup d’espoirs, a heureusement reçu un mandat très large qui comprend les services sociaux et « les autres acteurs concernés ».

Les recommandations des commissaires, qui ont une fine connaissance du réseau et qui entendront les meilleurs experts, iront donc sans doute bien au-delà du fonctionnement interne de la DPJ.

Restera à trouver la volonté politique de les appliquer.