Temps pour écouter un discours de Greta Thunberg : environ une minute. Temps pour lire un rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) : environ une heure.

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Cela explique beaucoup de choses. Par exemple pourquoi on se focalise sur le discours d’une adolescente au lieu de parler du sujet lui-même : le climat. Reconnaissons au moins l’efficacité énergétique de la démarche, qui permet d’opiner sans perdre de temps avec les faits. Exagère-t-elle ? On ouvre les lignes, jasez !

Pourtant, il ne manque pas de matière. Pour comprendre le problème, on peut lire les rapports du GIEC. Et pour la solution, on peut commencer par la déclaration bipartisane pour la taxe du carbone signée par 28 Prix Nobel d’économie et 15 anciens conseillers économiques en chef de la Maison-Blanche.

Hélas, quand une adolescente montre du doigt ces documents, une soudaine envie nous prend de faire de la sociologie. Est-ce qu’elle nous juge avec son doigt ? Pourquoi son doigt ne la rend-il pas heureuse ? Qui manipule vraiment ce doigt ? Et qu’est-ce que ce doigt dit de notre époque ? Est-il alarmiste ? Devient-il la nouvelle religion ?

Ces questions sont fascinantes, on le concède. Mais peu importe la réponse, les glaciers continueront de fondre dans leur habituelle indifférence. Le débat reste ouvert quant à savoir s’ils se liquéfient de façon laïque ou alarmiste.

Le plus absurde, c’est que des politiciens demandent aux jeunes d’être « pragmatiques ». Nous aussi, on aime le pragmatisme. C’est une noble tradition philosophique. En gros, elle propose d’utiliser le monde physique comme point de départ. De partir de la réalité puis de s’y adapter. Bref, de s’intéresser moins aux idées qu’on se fait du monde et davantage aux conséquences pratiques de nos gestes.

C’est précisément ce que font les jeunes dans la rue. Ils partent des faits. Certes, la climatologie est une science probabilistique, mais plus le temps avance, plus ses prévisions deviennent précises et consensuelles.

PHOTO ANDRÉ PICHETTE, ARCHIVES LA PRESSE

Manifestation pour le climat, le 15 mars dernier à Montréal

La planète se réchauffe, la biodiversité chute et le niveau des océans monte. Pour en minimiser les dégâts, il faut limiter la hausse de la température à 1,5 degré. Et plus on attend, plus ce sera difficile, car les gaz à effet de serre (GES) s’accumulent.

Des gens meurent et la croissance économique infinie est un leurre, a dit la jeune militante. On l’a ridiculisée. Pourtant, la même semaine, Foreign Affairs titrait que « les changements climatiques nous tuent déjà ». Et le spécialiste de l’énergie Vaclav Smil – l’auteur préféré de Bill Gates – publiait Growth, qui rappelle entre autres l’impossibilité d’une croissance économique sans fin dans un monde fini. Tout comme le faisait le président de l’American Economic Association… en 1968.

Mais on préfère approfondir la sociologie du doigt d’une adolescente. C’est plus facile à décrédibiliser. Plus rassurant pour se convaincre que tout va bien.

Bien sûr, on peut débattre des moyens pour s’attaquer à la crise climatique. Mais ce qui n’est pas raisonnable, c’est de le faire en marge de la réalité physique.

Un exemple : dire qu’il faut reconnaître qu’en 2050, les gens auront encore besoin de beaucoup de pétrole. C’est vrai, la demande pourrait exister. Mais le CO2 ne cessera pas son effet de serre par pragmatisme pour s’adapter aux besoins des gens. Il va continuer de s’accumuler dans l’atmosphère avec les conséquences prévues par la science. C’est cette prévision qui devrait servir de point de départ à la réflexion. Reste ensuite à savoir si on est prêts à en payer collectivement le prix.

Voilà le cœur du débat. Il est hyper complexe et les solutions varieront d’une région à l’autre. Mais qu’on soit optimiste ou pessimiste, que le climat représente une menace existentielle ou un simple défi technologique, l’enjeu reste le même : trouver la façon la plus juste et efficace de réduire les GES. Alors lâchez vos adjectifs et montrez vos chiffres.

Recentrer ainsi le débat permettrait de relativiser les accusations d’« alarmisme ».

Il est vrai que les projections du GIEC présentent toujours différents scénarios et qu’il faut éviter de ne retenir que la version la plus menaçante. Mais même pour les scénarios optimistes, à l’heure actuelle, il n’y a pas de pays qui réduit trop ses GES. Aucun ne va trop loin.

Certains politiciens préfèrent se poser en défenseurs du gros bon sens contre une nouvelle dérive, les jeunes qui ne veulent plus se reproduire. Rappelons que ce mouvement est marginal, qu’il n’est relayé par aucun parti politique ou groupe écologiste sérieux, que ces adolescents sont libres de disposer de leur corps et qu’ils auront le temps de changer d’idée. En d’autres mots, cela ressemble à une diversion.

Si les jeunes sont surreprésentés dans la rue aujourd’hui, c’est parce qu’ils sont trop pragmatiques pour nier la science et les risques à venir. Parce qu’ils ne veulent pas en subir les conséquences. C’est normal, car pour eux, l’avenir risque de durer longtemps.