La vie après la politique est ingrate pour un ancien chef. Il croit avoir encore des choses à dire, encore des contributions à faire. Mais alors que son expérience est plus riche que jamais, les gens cessent d’écouter. À moins, bien sûr, qu’il lance une chicane avec ses successeurs. Là, tous les micros redeviennent disponibles…

Paul Journet Paul Journet
La Presse

Pauline Marois a trouvé une façon d’éviter ces écueils. Sa récente sortie pour protéger le français était à la fois élégante et utile.

Élégante, car elle évite de personnaliser le débat ou de régler de vieux comptes avec ses adversaires. Lorsqu’elle était première ministre, Mme Marois a subi plus que sa part d’attaques de vieux chefs – les « belles-mères » – de son parti. Et si elle n’a pas réussi à renforcer la loi 101, c’est parce que la Coalition avenir Québec ne l’appuyait pas. L’ex-chef du Parti québécois n’est pas revenue sur ces épisodes. Il n’y avait pas d’aigreur dans son intervention. Elle s’est contentée de parler de l’avenir du français.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

Pauline Marois

Sa sortie est aussi utile, car elle braque les projecteurs sur un enjeu d’intérêt public. À quel point l’avenir du français est-il menacé au Québec ?

On le sait, à chaque rapport sur le sujet, des spécialistes décortiquent chaque statistique sur la langue d’affichage, d’accueil, de service, de travail et d’éducation. On ne reviendra pas ici sur ce débat entre optimistes et pessimistes. Insistons plutôt sur un aspect à la fois crucial et difficile à mesurer : l’attachement au français. Le sentiment que la langue publique commune doit être défendue au quotidien.

On entend souvent dire que le français indiffère de plus en plus la nouvelle génération de Québécois. Qu’elle y voit un simple outil de communication et non un élément crucial de l’identité québécoise. Des témoignages semblent le confirmer. On peut penser aux documentaires I speak français et Les Québécois de la loi 101, présentés à Télé-Québec et à Radio-Canada. Et on peut aussi se rapporter aux rapports de l’Office québécois de la langue française. En 2012, 26 % des 18-34 ans étaient indifférents à l’idée d’être accueillis par un « hi » dans un commerce. Cinq ans plus tard, la majorité (55 %) étaient indifférents.

On sent un glissement, une gêne de demander d’être servi en français. Comme si cela devenait une forme d’intolérance, comme s’il fallait s’effacer par gentillesse. Une anecdote révélatrice : la mairesse de Montréal, Valérie Plante, qui a eu le réflexe l’année dernière de prononcer une allocution seulement en anglais pour accueillir des entreprises britanniques en intelligence artificielle. C’était par politesse et par souci d’être comprise. Mais c’est justement ainsi que le français devient facultatif et s’érode.

D’où le mérite de la contribution de Mme Marois. Elle permet de poser une question toute simple, mais essentielle : les Québécois, particulièrement les plus jeunes, veulent-ils encore protéger le français ? Sinon, pourquoi ?

Quand la loi 101 a été adoptée, Mme Marois avait 28 ans. Elle a donc connu l’avant et l’après. Ce recul historique permet d’apprécier autant les progrès que les écueils à venir. Il est vrai que l’ex-première ministre n’est peut-être pas la figure la plus populaire auprès des jeunes. Si sa sortie ne les ébranle pas, elle permettra à tout le moins de relancer le débat de façon non partisane pour qu’un maximum de gens écoutent. C’est une façon de continuer de servir l’État, même après avoir cessé de le diriger. Bref, d’être utile en tant que « belle-mère » – ou « beau-père », comme elle le dit en renversant la formule sexiste. Heureusement, les anciens premiers ministres peuvent servir à autre chose qu’à alimenter les chicanes du jour.