En début de semaine, Sylvie Fréchette a affirmé sur les ondes de Radio-Canada qu’aucun député conservateur ne va déposer de projet de loi pour restreindre l’accès à l’avortement.

Alexandre Sirois Alexandre Sirois
La Presse

Parallèlement, en entrevue avec notre journaliste Simon-Olivier Lorange, elle a affirmé que le débat était clos depuis longtemps et a lancé : « On peut-tu parler d’autre chose ? »

Le fait est, hélas, qu’on ne peut pas parler d’autre chose. Désolé, mais non. Du moins, pas tout de suite.

Pas sans avoir compris et analysé les tenants et aboutissants de la position officielle d’Andrew Scheer sur la question.

PHOTO MICHAEL BELL, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

Le chef conservateur Andrew Scheer

Pas, non plus, sans avoir médité sur la façon dont les conservateurs ont justifié le double discours qu’on tenait au sein du parti jusqu’à tout récemment.

Précisons ces deux impératifs l’un après l’autre.

D’abord, le Parti conservateur dit s’engager, s’il prend le pouvoir, à « ne pas rouvrir » le débat. L’expression trahit une certaine désinvolture langagière. Ce que ça signifie, essentiellement, c’est qu’un gouvernement conservateur ne déposerait pas de projet de loi pour limiter le droit à l’avortement. En revanche, les députés d’arrière-ban pourraient avoir le droit d’en déposer ; ne rouvriraient-ils pas, alors, le débat ?

Ils ne s’en priveront certainement pas. Ce n’est pas de la fiction, puisque ça s’est produit à quelques reprises lorsque Stephen Harper était au pouvoir.

À l’époque, ces initiatives ont toutes été déboutées. Mais le passé n’est malheureusement pas garant de l’avenir.

Andrew Scheer doit clarifier la situation et nous expliquer ce qui se passera s’il devient premier ministre et qu’un tel projet de loi est déposé. En supposant qu’il y ait vote, que ferait-il ? Et quel serait le mot d’ordre donné à ses ministres et députés ?

Entendre le chef conservateur à ce sujet est d’autant plus important que ses convictions sont bien connues. Il s’est lui-même targué, pas plus tard qu’en 2017, d’avoir « toujours voté en faveur des législations pro-vie ». Du même souffle, il rappelait avoir dénoncé le don de l’Ordre du Canada au docteur Henry Morgentaler, il y a une dizaine d’années.

Réclamer des éclaircissements est crucial, en outre, parce que 80 des 95 députés conservateurs qui siègent actuellement à Ottawa ont été décrits comme des « anti-choix » par la Coalition pour le droit à l’avortement au Canada. C’est probablement ce qui explique la confusion des derniers jours, d’ailleurs. Le double discours des conservateurs au sujet de l’avortement — l’un pour le Québec et l’autre pour le reste du Canada —, permettait de rassurer les électeurs et les candidats du Québec, sans s’aliéner ceux qui, ailleurs au pays, s’opposent à la procédure.

Le lieutenant d’Andrew Scheer pour le Québec, Alain Rayes, a pris le blâme. Il a dit avoir mal interprété les propos de son chef. Mais le scepticisme est de mise quant à ce mea culpa. Et le débat n’est pas clos pour autant.

Certains députés conservateurs du reste du Canada vont assurément passer à l’offensive au cours des prochaines années, enhardis et inspirés par le fait que le droit à l’avortement est remis en cause avec zèle ailleurs dans le monde (et avec succès au pays de Donald Trump).

N’en déplaise à Sylvie Fréchette, ces élus canadiens ne voudront probablement pas parler d’autre chose après le scrutin du mois d’octobre, même si l’ancienne championne olympique l’exige. Elle devrait d’ailleurs, elle aussi, demander à son chef de lui donner l’heure juste rapidement.