Les affiches douteuses en appui à Maxime Bernier ont fait couler beaucoup d’encre ces derniers jours, mais la plupart des Canadiens les auront vu monter et descendre avec un simple haussement d’épaules.

François Cardinal François Cardinal
La Presse

Contrairement à ce qu’on pourrait croire en lisant les journaux, surtout au Québec, l’immigration n’est pas un sujet de grande inquiétude parmi les électeurs… pour l’instant. À peine 5 % d’entre eux en font un enjeu prioritaire, selon Abacus.

PHOTO CAROLINE GRÉGOIRE, LE SOLEIL

« Les affiches douteuses en appui à Maxime Bernier ont fait couler beaucoup d’encre ces derniers jours », écrit François Cardinal.

Et heureusement, il ne suffit pas d’accoler bêtement le mot « de Masse » à « Immigration » pour que l’électorat se rue aussitôt sur le premier populiste venu, comme le montrent les faibles appuis du chef du Parti populaire du Canada.

Mais on aurait tort de prendre les frasques de Maxime Bernier et de ses supporters à la légère en pensant qu’elles seront sans conséquence sur la politique canadienne. Même quand il s’agit de tournures de phrases malheureuses basées sur des théories fumeuses.

Maxime Bernier a beau être incapable de dépasser 3 % dans le dernier sondage Léger, il profite d’une couverture médiatique qui donne une résonance importante à ses propos.

Et cela lui permet malheureusement d’amener en politique canadienne des expressions qui rappellent les pires dérapages partisans américains. Suffit de répéter des phrases juste assez floues et tendancieuses pour que chacun comprenne ce qu’il veut, en mélangeant allègrement l’immigration économique, l’accueil des réfugiés et les entrées irrégulières au chemin Roxham.

Comme l’a écrit un célèbre stratège républicain aux États-Unis, Frank I. Luntz, « l’important n’est pas ce que vous dites, mais ce que les gens entendent »…

En martelant l’expression « immigration de masse », le chef du PPC laisse ainsi croire que de grands groupes de personnes entrent à pleines portes chaque jour au pays en une sorte de mouvement de masse irrépressible.

Et pour donner l’impression d’une situation tout à fait chaotique, il ajoute que « le multiculturalisme extrême » va nous mener à des « conflits sociaux et potentiellement à de la violence ». Façon d’ajouter à l’amalgame les problèmes les plus graves vécus en Europe, même si le contexte est à des années-lumière du nôtre.

Le Canada n’a tout de même pas ouvert ses portes à un million d’étrangers, l’an dernier. Il a accueilli 320 000 immigrants à travers un système dont « le succès est attesté par ses bons résultats en matière d’intégration », écrivait récemment l’OCDE.

Maxime Bernier, pour sa part, voudrait limiter le seuil à 150 000 afin de fermer la porte à « l’immigration massive ». Fort bien, le nombre d’étrangers qui s’installent au pays se discute certainement.

Mais une question se pose : en quoi un groupe de 150 000 personnes est-il moins « massif » que le double ? Et en quoi un chiffre respecte la proverbiale « capacité d’accueil » au pays, mais pas l’autre ? Mystère.

Le problème avec ce discours clientéliste qui s’appuie sur des appréhensions, c’est qu’il est martelé pour faire peur et pour changer les perceptions.

Il sert aux politiciens (et aux chroniqueurs) non pas à débattre de la hauteur des seuils à partir de faits et de données, ce qui est souhaitable, mais à semer l’idée que l’immigration au pays est si importante qu’elle est hors de contrôle.

PHOTO MOE DOIRON, REUTERS

« La plupart des Canadiens auront vu monter et descendre les affiches de Maxime Bernier avec un simple haussement d’épaules », constate François Cardinal.

Est-ce que tout ça valait la censure des pancartes en faveur de Bernier ? Bien sûr que non. De la même manière que les chroniqueurs idéologiques peuvent bien accoler systématiquement les mots « immigration » et « massive » si ça cadre avec leurs desseins politiques.

Mais il ne faut pas prendre ces dérapages sémantiques à la légère pour autant. Il faut, plutôt, leur servir systématiquement une réponse basée sur des faits et des données. Surtout quand les sondages nous montrent que les Canadiens ont de plus en plus tendance à surestimer la proportion d’immigrants qui entrent au pays et, donc, à se fier à des perceptions plutôt qu’à la réalité.