Les problèmes qu’on ne veut pas affronter se résolvent rarement par magie. Au contraire, ils ont plutôt tendance à s’aggraver.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

En refusant de venir en aide à Jack Letts, surnommé « Jack le djihadiste », Ottawa s’est débarrassé temporairement d’une patate chaude… qui finira inévitablement par retomber entre les mains du gouvernement canadien.

Rappelons que cet ancien combattant du groupe État islamique (EI) détenait la double citoyenneté britannique et canadienne. La Grande-Bretagne vient de le déchoir de la première. L’homme de 24 ans, qui est actuellement incarcéré dans une prison du nord-est de la Syrie, sous contrôle kurde, s’est donc tourné vers Ottawa dans l’espoir d’être rapatrié et jugé au Canada. Le ministre de la Sécurité publique, Ralph Goodale, lui a servi une réponse claire : c’est non.

IMAGE TIRÉE D’UNE VIDÉO

Jack Letts a été surnommé « Jack le djihadiste » par les médias britanniques.

Dans l’immédiat, l’incident est clos. Mais à moyen terme, le problème reste entier. Car si le ministre Goodale a dit ce qu’il ne ferait pas, il n’a pas précisé ce que son gouvernement comptait faire avec Jack Letts et les autres ex-djihadistes canadiens détenus au Kurdistan syrien.

Le Canada n’est pas le seul pays à laisser croupir ces recrues étrangères de l’EI dans une prison au bout du monde. C’est aussi l’attitude adoptée par plusieurs pays européens qui ont vu des milliers de jeunes rejoindre les fanatiques du califat au moment où l’EI avait le vent dans les voiles et recrutait massivement sur l’internet.

Mais cette politique de la porte close ne se défend ni sur le plan moral, ni sur le plan juridique, ni d’un point de vue sécuritaire.

Il n’y a pas de recette parfaite pour faire face à cette situation complexe. Mais la politique de l’autruche à l’œuvre actuellement constitue de loin le plus mauvais des scénarios.

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PHOTO GIHAD DARWISH, AGENCE FRANCE-PRESSE

Explosion d’une voiture piégée en juillet dernier à Qamichli, dans le nord-est de la Syrie sous contrôle kurde.

Au plus fort de la vague expansionniste de l’EI, le groupe comptait environ 41 000 combattants étrangers, parmi lesquels entre 5000 et 8000 Occidentaux originaires en majorité de pays européens.

Depuis l’ultime repli de l’EI dans l’est de la Syrie, à Baghouz, en mars dernier, quelque 800 de ces étrangers sont détenus par les Forces démocratiques syriennes (FDS), le bras armé des nationalistes kurdes syriens. Au moins 1200 femmes et plus de 900 enfants, dont la majorité ont moins de 12 ans, originaires d’une quarantaine de pays, vivotent quant à eux dans trois camps surpeuplés et insalubres.

Parmi eux, on compte 32 Canadiens : 6 hommes, 9 femmes et 17 enfants.

Que leur arrivera-t-il si on les laisse croupir dans leurs camps et prisons respectifs ? Juridiquement, ils sont dans les limbes, car ils ne font face à aucune accusation formelle. Et la situation n’est pas près de changer : les Kurdes ne forment pas un État et n’ont pas de système judiciaire adéquat pour juger les djihadistes pour leurs crimes.

Le statu quo n’est pas viable. Les Kurdes ne veulent pas détenir indéfiniment ces centaines de combattants étrangers de l’EI, pas plus que leurs femmes et leurs enfants.

Ils en ont remis d’ailleurs quelques dizaines à l’Irak, dont les tribunaux sont de véritables machines à condamnations – et à exécutions.

Et puis, le statut politique du Kurdistan syrien est fragile. Il risque de tomber à plus ou moins brève échéance sous la coupe de Damas, dont le système judiciaire carbure aux exécutions sommaires, aux disparitions et à la torture.

Ne rien faire équivaudrait à priver les ressortissants canadiens du droit à la justice la plus élémentaire. Moralement, c’est indéfendable. Stratégiquement, ce n’est pas très sage non plus : des procès en bonne et due forme nous permettraient d’en apprendre plus sur leur processus de radicalisation, sur la façon dont ils ont été happés par la spirale de l’endoctrinement, sur le fonctionnement des groupes djihadistes. Plus on en sait, mieux on pourra prévenir par la suite.

L’attentisme actuel augmente aussi le risque de fuite : les combattants étrangers de l’EI sont potentiellement plus dangereux s’ils se retrouvent dans la nature que dans une prison occidentale. Et finalement, les prisons où l’on concentre des dizaines de fanatiques offrent un terrain propice à la radicalisation. C’est au camp Bucca, prison américaine en Irak, qu’Abou Bakr al-Baghdadi, fondateur du groupe État islamique, a posé les jalons de son futur califat !

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Laisser les combattants étrangers de l’EI dans leurs prisons du Moyen-Orient n’est donc pas une solution. Au contraire : c’est une porte ouverte vers de nouveaux problèmes.

Mais alors, on fait quoi ?

Il n’y a que deux solutions possibles. On les rapatrie et on les juge dans leurs pays respectifs. Ou alors on les défère devant un tribunal international spécialisé. Avec les inconvénients et les avantages associés à chacun de ces scénarios.

Le premier implique que des centaines de personnes seront jugées selon des lois hétéroclites, à des milliers de kilomètres des lieux où leurs crimes présumés ont été commis. Comment recueillera-t-on les preuves ? De quoi les accusera-t-on au juste ? Au Canada, par exemple, ils pourraient être condamnés pour avoir quitté leur pays dans le but de rejoindre une organisation terroriste. Peu importe le rôle qu’ils auront joué au sein des troupes du califat…

Et quelles peines leur imposera-t-on ? L’expérience récente démontre que les sentences des tribunaux nationaux sont légères, faute de preuves pour étayer des accusations de crimes graves.

Au cours des derniers mois, l’idée d’un tribunal international a gagné du terrain. Elle bénéficie notamment de l’appui de la Suède, qui n’a pas de loi criminalisant l’appartenance à une organisation terroriste. La Belgique et les Pays-Bas se rangent aussi derrière ce modèle.

Ce dernier marquerait un précédent : pour la première fois, la justice internationale jugerait une organisation terroriste transnationale. Ses membres devraient répondre à des accusations graves définies par les lois internationales : crimes contre l’humanité, voire génocide.

Mais cette option n’est pas sans failles. La mise sur pied d’une cour internationale exige par définition l’accord de plusieurs pays, qui devront s’entendre sur la portée du tribunal : devrait-il se consacrer seulement aux crimes commis par l’EI ou à tous les crimes de guerre perpétrés en Syrie et en Irak, les deux pays où le groupe djihadiste a tenté d’établir son califat ? Bonjour, parties de bras de fer et débats interminables !

Les détracteurs d’une démarche juridique internationale déplorent son inévitable politisation et la lenteur du processus. Ses défenseurs rétorquent que ce n’est pas parce que c’est compliqué que l’on ne doit pas essayer…

Quelle option privilégie le gouvernement Trudeau ? Que compte-t-il faire de la trentaine de citoyens canadiens coincés au Kurdistan ? Notamment les enfants, qui n’y sont pour rien dans les choix de leurs parents ?

Ottawa ne peut pas continuer à se cacher la tête dans le sable : les combattants étrangers détenus au Kurdistan syrien ne vont pas se volatiliser simplement parce qu’on les ignore. Il est temps pour le gouvernement Trudeau de sortir de la pensée magique et d’afficher ses couleurs.