Combien de temps faut-il pour examiner les exportations d’armes vers l’Arabie saoudite et décider si on les poursuit ou pas ?

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Il y a 10 mois que le premier ministre Justin Trudeau s’est engagé à réaliser cet exercice. Depuis, plus rien. Au ministère des Affaires étrangères, on affirme que l’examen se poursuit et qu’aucun permis n’a été délivré au cours de cette période. Cela signifie-t-il qu’il n’y en aura pas d’autres à l’avenir ? Motus et bouche cousue. Pas un mot non plus sur les résultats de l’analyse ni sur le moment où ceux-ci seront éventuellement publiés.

Les aura-t-on avant les prochaines élections fédérales ? Impossible de le savoir.

PHOTO KIRSTY WIGGLESWORTH, ARCHIVES ASSOCIATED PRESS

Le gouvernement Trudeau a autorisé la vente de véhicules blindés légers à l’Arabie saoudite, conclue par le gouvernement précédent.

En d’autres mots, les Canadiens pourraient être appelés à voter aux prochaines élections fédérales sans connaître les intentions du gouvernement sortant dans ce dossier important. Ce silence commence à être gênant.

C’est en réaction au meurtre du commentateur saoudien Jamal Khashoggi, assassiné dans des conditions atroces au consulat d’Arabie saoudite à Istanbul, en octobre 2018, que le premier ministre Trudeau avait brandi la menace de mettre fin aux exportations d’armes vers Riyad.

D’autres pays sont depuis passés de la parole aux actes. L’Allemagne a gelé ses ventes d’armes au royaume wahhabite, le Royaume-Uni vient de les suspendre, tandis que la Belgique vient d’annuler huit permis d’exportation — qui touchent notamment des tourelles devant équiper les véhicules blindés légers que le Canada produit pour Riyad… Même le Congrès américain a récemment voté contre la vente d’armes à l’Arabie saoudite.

Si elles s’inscrivent dans la vague d’indignation soulevée par l’assassinat de Jamal Khashoggi, ces décisions se justifient surtout par le rôle joué par l’Arabie saoudite dans la terrible guerre du Yémen.

En cinq ans, ce conflit a fait plus de 10 000 morts, plongé le quart de la population dans une famine aiguë, causé une épidémie de choléra dévastatrice et provoqué la pire crise humanitaire de la planète.

Cette guerre est menée par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre les rebelles houthis qui contrôlent un grand pan du pays, y compris la capitale, Sanaa.

PHOTO MOHAMMED HUWAIS, ARCHIVES AGENCE FRANCE-PRESSE

La guerre au Yémen est menée par une coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre les rebelles houthis (photo).

Les forces de la coalition ne font pas dans la dentelle. Elles ciblent régulièrement des infrastructures civiles telles que des hôpitaux et des écoles. Il leur arrive aussi de bloquer des convois humanitaires, ce qui contribue à la détresse générale. Moralement, l’idée que des blindés canadiens puissent être utilisés dans ce carnage est insupportable.

Le sont-ils ? Bien qu’il n’y ait pas de preuves parfaitement documentées, des sources crédibles affirment que oui.

C’est dans ce contexte qu’un regroupement d’ONG vouées à l’aide humanitaire et à la défense des droits de l’homme, telles qu’OXFAM, Amnistie internationale, Médecins du monde et plusieurs autres, revient à la charge auprès d’Ottawa, l’appelant à rendre publiques ses conclusions sur les exportations militaires vers l’Arabie saoudite, et à « exercer son autorité souveraine et à suspendre le transfert de blindés » vers ce pays.

C’est en 2014, sous le règne des conservateurs de Stephen Harper, que le Canada s’était engagé à produire des véhicules blindés pour l’Arabie saoudite — un contrat de 15 milliards. Au total, plus de 500 de ces véhicules de combat ont déjà été livrés, dont 127 durant la seule année 2018. On estime que l’engagement canadien touche 742 véhicules blindés. Si Ottawa continue à temporiser dans ce dossier, on finira par se retrouver devant un fait accompli. Ça ne servira plus à rien d’annuler des livraisons de véhicules qui se seront déjà presque tous rendus à destination !

Le silence du gouvernement Trudeau est d’autant plus troublant que c’est sous son impulsion que le Canada s’est engagé à adhérer au Traité sur le commerce des armes qui impose des critères stricts sur les exportations militaires.

Plus stricts, en tout cas, que ceux dont s’était doté le Canada auparavant. L’article 7 du traité prévoit qu’un risque que ses armes puissent servir à des crimes humanitaires est suffisant pour refuser un contrat. Plus que ça : ce même article stipule qu’une autorisation d’exporter des armes peut être révisée sur la base de nouvelles informations incriminantes.

La certitude que l’Arabie saoudite a utilisé des blindés dans sa guerre au Yémen n’a peut-être pas été établie hors de tout doute raisonnable. Mais le risque, lui, est là, gros comme un éléphant. Qu’attend Ottawa pour le reconnaître, pour sortir de son mutisme et agir en conséquence ?