Aujourd’hui, en Occident, la plus grande menace terroriste ne vient pas des mouvements islamistes radicaux. Mais bien des formes les plus extrêmes d’une ultra-droite suprémaciste qui prétend sauver la « race blanche ». Cette terreur ne provient pas de l’étranger, mais bel et bien de l’intérieur de nos frontières.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

Dans le manifeste qu’il a publié sur l’internet avant de passer à l’acte, l’auteur de la plus sanglante tuerie du week-end dernier, celle qui a fait 22 morts dans un Walmart de la ville texane d’El Paso, explique que son désir de tuer des immigrants hispanophones constitue un acte de « préservation » contre les « mélangeurs de races ».

PHOTO JOHN LOCHER, ASSOCIATED PRESS

La plus sanglante tuerie du week-end dernier a fait 22 morts dans un Walmart de la ville texane d’El Paso.

Comme le terroriste qui a semé la mort dans la mosquée de Christchurch, en Nouvelle-Zélande en mars dernier, comme celui qui a tué 11 juifs dans une synagogue de Pittsburgh en octobre ou celui qui a fait plus de 70 victimes dans une double attaque en Norvège, il y a 8 ans, le tueur d’El Paso était obsédé par une idée : celle du danger de disparition qui guette ce qu’il décrit comme la « race blanche ».

Une menace qui justifie, selon lui, de prendre les armes contre des hommes et des femmes à la peau plus ou moins basanée qu’il voit comme des envahisseurs.

Cette idéologie meurtrière est contagieuse. Le tueur d’El Paso a clairement expliqué qu’il s’inspirait de celui de Christchurch, lequel avait tiré ses justifications meurtrières de celui d’Oslo…

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Les groupes qui répandent la haine au nom de la suprématie blanche supposément menacée se répandent à la vitesse grand V un peu partout en Occident. Particulièrement aux États-Unis, mais aussi en Europe et au Canada.

Aux États-Unis, la terreur d’extrême droite a causé 50 morts en 2018, 35 % de plus qu’en 2017. Depuis 10 ans, les extrémistes de droite y ont fait trois fois plus de victimes que les djihadistes. Toujours aux États-Unis, le groupe Hatewatch a dénombré un millier de groupes haineux cette année. C’est 50 % de plus que l’an dernier. Ces groupes expriment des idées de plus en plus violentes.

Au Canada, on recense 200 organisations de ce genre, dont plus de 50 au Québec, selon le décompte de Barbara Perry, spécialiste canadienne de ces mouvements. Ce nombre a doublé en quatre ans.

Aujourd’hui, la vaste majorité des cas signalés au Centre montréalais de prévention de la radicalisation menant à la violence (CPRMV), qui s’est longtemps consacré au phénomène djihadiste, relèvent de la mouvance de l’ultra-droite suprémaciste !

Le même phénomène se fait aussi sentir en Allemagne, en Grande-Bretagne et ailleurs en Europe.

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Depuis les attentats du 11 septembre 2001, les appareils sécuritaires de pays occidentaux, mais aussi les discours politiques, ont ciblé d’abord et avant tout les extrémistes islamistes. Il est temps de changer de paradigme.

Les stratégies antiterroristes se sont déjà ajustées un peu au fil des attentats. À des degrés variables, selon les pays. Par exemple, il y a six semaines, le Canada a ajouté deux groupes d’extrême droite, Blood & Honour et sa division armée, Combat 18, à sa liste d’entités terroristes. C’est une première.

Selon Benjamin Ducol, du CPRMV, l’attentat contre la mosquée de Québec a eu l’effet d’un électrochoc. Depuis, les extrémistes de droite sont de plus en plus perçus non seulement comme des semeurs de haine, mais aussi comme des individus posant une menace à la sécurité nationale, relevant donc du champ d’action de la GRC.

Aux États-Unis, la lutte contre l’ultra-droite a connu une série d’avancées et de reculs depuis l’attentat contre un édifice fédéral d’Oklahoma City, en 1995. Après les attentats du 11 septembre 2001, les ressources consacrées à la lutte contre le terrorisme d’extrême droite ont été réorientées vers la menace islamiste. Sous Barack Obama, il y a eu un léger réalignement. Puis, sous le règne de Donald Trump, un grand bond en arrière, avec des retombées concrètes : des organismes combattant l’endoctrinement suprémaciste ont perdu leur financement…

Répétons-le : comme le montrent les attentats du dernier week-end, et ceux qui les ont précédés, la principale source de terreur guettant l’Occident, aujourd’hui, c’est la forme la plus virulente de l’extrême droite.

« Il est temps de se réveiller ! », écrit Colin Clarke, du centre de recherche Soufan, un groupe indépendant voué à l’analyse des questions de sécurité globale et de menaces émergentes.

Se réveiller pour faire quoi ?

« La première chose à faire pour répondre à la menace du terrorisme d’extrême droite, c’est d’abord et avant tout de la reconnaître et de s’engager à la combattre », dit James Densley, professeur de justice criminelle à l’Université du Minnesota et cofondateur du centre de recherche The Violence Project.

Le gouvernement doit aussi désigner officiellement les organisations terroristes intérieures et recueillir des données à leur sujet, note cet expert. Il faut aussi annuler les coupes de fonds de l’administration Trump. Et, bien sûr, mieux encadrer la vente d’armes à feu.

L’Assemblée nationale française a publié en juin un rapport d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite. Le rapport constate que les effectifs de ces groupes sont globalement stables, mais que leur propagande bénéficie d’une « chambre d’écho croissante ». Il suggère plusieurs voies pour contrer la tendance. Des moyens législatifs comme un resserrement des critères permettant de dissoudre des organisations jugées menaçantes. Mais aussi l’imposition de nouvelles limites aux plateformes qui servent de courroie de transmission à l’idéologie haineuse.

Pour Benjamin Ducol, le temps est mûr pour une réflexion sur les manières de freiner les métastases haineuses sur l’internet.

Ce n’est pas facile : un site fermé peut renaître sous une autre forme le lendemain matin. Mais peut-on se fier simplement à la responsabilité des réseaux sociaux pour suivre de près l’évolution de ces sites ? N’y a-t-il pas lieu de revoir notre cadre légal pour mieux réguler la prolifération de la haine ?

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Comme l’a constaté le Violence Project en scrutant les tueries de masse qui ont frappé les États-Unis depuis 50 ans, si chacune de ces tragédies est différente, leurs auteurs présentent des caractéristiques communes. Ils ont presque tous connu un traumatisme pendant leur enfance, la plupart ont vécu une crise existentielle dans les mois précédant leur acte et ils ont tous eu facilement accès à une arme à feu.

Mais les tueurs de masse ont un autre point en commun. La majorité d’entre eux ont cherché une validation idéologique à leur désir meurtrier avant de passer à l’acte.

Longtemps, cette validation venait de différentes déclinaisons du djihadisme. Aujourd’hui, en Occident, le principal carburant idéologique des tueurs de masse potentiels, ce sont les idées répandues par l’ultra-droite suprémaciste.

Il faut le dire haut et fort. Et agir en conséquence.