Dix-neuf personnes se sont donné la mort dans le Grand Nord québécois depuis le début de l’année.

Agnès Gruda Agnès Gruda
La Presse

En chiffres absolus, ça peut paraître peu. Mais à l’échelle des 13 000 habitants qui peuplent les 14 villages du Nunavik, les vagues de suicides qui ravagent ces communautés sont énormes. De véritables tsunamis.

C’est comme si le nombre de suicides à Montréal bondissait de 200 à 5000 par an. Ou à 12 000, en prenant pour référence le village inuit le plus touché par ce phénomène, Puvirnituq.

Comme le documente un reportage récent de notre collègue Philippe Teisceira-Lessard, même si la sonnette d’alarme a été actionnée l’an dernier, la vague de suicides s’est accélérée depuis janvier dernier.

Pesons bien nos mots : c’est une tragédie nationale qui requiert une réaction proportionnelle à sa gravité.

PHOTO GRAHAM HUGHES, ARCHIVES LA PRESSE CANADIENNE

« Laisser les Inuits définir eux-mêmes les meilleurs moyens de lutter contre le suicide ne signifie pas que Québec doive attendre passivement d’ici là », écrit Agnès Gruda.

Bien sûr, cette épidémie de suicides n’est que la partie la plus visible de la détresse qui afflige des villages isolés les uns des autres, portant les stigmates des décennies de politiques colonisatrices et de déculturation. Des villages qui, comme le relate avec force Sheila Watt-Cloutier dans son livre Le droit au froid, sont passés d’un mode de vie nomade à la modernité en l’espace de deux générations. Un saut quantique qui a laissé des séquelles.

La réalité du Grand Nord québécois est complexe. Les gouvernements « du Sud » y marchent sur des œufs. Des politiques imposées sans prendre en considération la culture inuite sont vouées à l’échec. Mais les institutions et les dirigeants inuits n’ont pas nécessairement tous les moyens pour prendre le problème de front.

Réagissant à l’épidémie de suicides, la ministre québécoise des Affaires autochtones Sylvie D’Amours a dit attendre un appel des responsables inuits pour venir en aide à ces communautés. On comprend qu’elle ne veut pas imposer ses solutions. Fort bien. Sa réponse reste faible : le gouvernement du Québec a le pouvoir de lancer une offensive sociale pour tenter de soigner les maux du Grand Nord, en collaboration avec ses dirigeants. De lancer un puissant : « C’est assez ! »

C’est un peu ce que demandait au début de l’année la leader inuit Mary Simon, qui avait recueilli 60 000 signatures dans une pétition demandant que l’on décrète un « état d’urgence » face à la crise de suicides au Nunavik. Voilà qui enverrait un message fort, montrant que les autorités publiques du Québec sont vraiment préoccupées par la détresse du Grand Nord. Et veulent faire mieux que mettre quelques diachylons sur les plaies à chaque nouvelle vague suicidaire.

Faire mieux, mais comment ? Pourquoi ne pas proposer aux leaders inuits de lancer conjointement une vaste offensive antisuicide sous forme d’états généraux du Nunavik ?

Une opération qui se pencherait forcément sur la pénurie chronique de logements dans le Grand Nord – quand on vit à 12 dans une maison de 2 chambres à coucher, il suffit qu’une seule personne dérape pour déstabiliser toute une communauté et exacerber les drames personnels. Malgré les efforts des dernières années, le problème perdure. D’ici deux ans, 128 nouvelles unités doivent être construites au Nunavik. C’est bien. Mais c’est loin, très loin de répondre aux besoins. Peut-on donner un coup d’accélérateur à ces programmes ?

Peut-être pourra-t-on aussi réfléchir à l’éducation. Y a-t-il moyen de rendre les écoles du Nord plus compatibles avec la culture inuite ? Mieux adaptées aux façons d’apprendre traditionnelles, de façon à laisser moins de jeunes en marge de la société ?

Une telle démarche se penchera sûrement sur les services accessibles aux habitants du Nunavik. Un seul des 14 villages possède actuellement un centre de désintoxication, alors que les problèmes de toxicomanie et d’alcoolisme ravagent ces communautés. Peut-on faire plus ? Mieux ? Offrir plus de soutien psychologique, davantage d’interventions adaptées, former davantage d’intervenants inuits ?

Comment faire pour soutenir les projets qui émergent de la communauté ? On ne le dit pas assez, mais les Inuits sont actuellement très mobilisés pour lutter contre le fléau du suicide. Comment faire pour favoriser la pérennité de ces initiatives ? Mais aussi pour créer des conditions permettant à des intervenants du « Sud » de s’engager plus longtemps auprès des communautés inuites ? Pour désenclaver les villages du Grand Nord qui ne sont accessibles ni par la route ni par l’internet ?

La Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik vient d’adopter sa toute première stratégie antisuicide. Un plan d’action devrait être annoncé dans les mois qui viennent.

Mais laisser les Inuits définir eux-mêmes les meilleurs moyens de lutter contre le suicide ne signifie pas que Québec doive attendre passivement d’ici là. D’ores et déjà, le gouvernement du Québec a le pouvoir d’envoyer un signal clair disant que le mal qui ravage le Grand Nord est inacceptable. Et qu’on est prêts à prendre les grands moyens pour s’y attaquer.