L’exercice vaut la peine d’être fait. Poussez d’abord la porte d’une boutique de la Société québécoise du cannabis (oui, oui, vous avez le droit !). Gardien qui vérifie l’âge des clients, environnement exempt de promotion, produits cachés. Si vous demandez un article, on vous l’apportera dans un emballage sécurisé marqué d’un avertissement sur les risques qu’il comporte.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Entrez ensuite dans une succursale de la SAQ. Les bouteilles sont évidemment bien en évidence. Des étiquettes « PROFITEZ-EN » annoncent les rabais en vigueur, tandis que des circulaires vous informent sur les meilleures recettes de cocktails estivaux. On vous offrira peut-être de goûter à un vin ou deux. À la caisse, on vous demandera votre carte Inspire afin d’accumuler des points.

Le contraste est frappant. Et il lance un double message.

D’un côté, le cannabis est une drogue à laquelle il faut prendre garde. De l’autre, l’alcool est un produit banal, de plus en plus vendu comme d’autres.

Cela devrait nous faire réfléchir.

Au Québec comme ailleurs au Canada, la légalisation du cannabis s’est faite avec une extrême prudence. Le marketing a pratiquement été interdit et c’est l’approche de la santé publique qui a été choisie. C’est tant mieux. Il fallait à tout prix éviter de banaliser cette drogue et d’entraîner une hausse de sa consommation.

PHOTO ALAIN ROBERGE, ARCHIVES LA PRESSE

« Le fait est que la SAQ ne se contente plus de gérer la consommation d’alcool des Québécois pour la soustraire au crime organisé. Elle la stimule », écrit Philippe Mercure.

Mais cette façon de vendre le cannabis nous donne l’occasion de jeter un nouveau regard sur la façon dont on vend l’alcool au Québec. Le fait est que la SAQ ne se contente plus de gérer la consommation d’alcool des Québécois pour la soustraire au crime organisé. Elle la stimule. « Est-ce que les cartes de fidélité et les rabais stimulent les ventes ? Avec mon expérience de détaillant, je ne peux pas dire le contraire », reconnaît Robert Dutton, ancien patron de Rona, aujourd’hui président du Conseil d’éthique de l’industrie québécoise des boissons alcooliques.

On parle de la SAQ, mais l’alcool est aussi vendu dans les restaurants et les bars, où les promotions du type « les filles boivent gratuitement jusqu’à 22 h » font dresser les cheveux sur la tête des responsables de santé publique. La promotion de l’alcool sur les réseaux sociaux échappe également à bien des contrôles.

L’idée n’est pas de dramatiser. Le Québec n’est pas le Far West. La SAQ fait la promotion du goût des produits, jamais de ses effets. La vente et la promotion d’alcool, malgré certaines lacunes, restent encadrées. Il y a quelques mois, l’Institut canadien de recherche sur l’usage des substances a d’ailleurs accordé une note de 75 % au Québec pour le contrôle de la publicité relative à l’alcool, la plus haute au Canada.

Personne ne suggère donc de retourner à l’époque de la Commission des liqueurs des années 20, quand les bouteilles étaient cachées dans des placards (un modèle qui rappelle drôlement les succursales actuelles de la SQDC).

Mais pendant qu’on s’inquiète du risque de banalisation du pot, celle de l’alcool, pourtant bien plus grande, est trop souvent tue.

À Tout le monde en parle, l’émission phare de notre télévision publique, la sympathique Diane présente un vin tous les dimanches à près de 1 million de téléspectateurs. Sur le site de la SAQ, on annonce des vins à petits prix « pour les pâtes du mardi ». Entendons-nous : que les Québécois qui veulent boire du vin le mardi le fassent en toute liberté. Mais connaissant les risques d’une consommation quotidienne d’alcool, est-ce bien le rôle de l’État québécois de les inciter à le faire ?

Dans un mémoire soumis l’an dernier au gouvernement dans le cadre d’une modernisation du projet de loi 170 portant sur l’alcool, l’Association pour la santé publique du Québec (ASPQ) rappelle que « l’alcool coûte beaucoup plus cher à l’État qu’il ne lui rapporte ». Les derniers chiffres montrent que pour chaque dollar de bénéfice encaissé par la SAQ, le Québec en dépense six pour éponger les problèmes créés par l’alcool (maladies, accidents, pertes de productivité, problèmes sociaux). Cela incite à porter un autre regard sur les juteux dividendes — plus de 1 milliard de dollars l’an dernier — que verse chaque année la SAQ au gouvernement du Québec.

La disparité entre le traitement du cannabis et celui de l’alcool n’a pas échappé à l’ASPQ. L’organisme relève que le projet de loi 157 encadrant la vente du cannabis compte 36 fois le mot santé et 12 fois le mot prévention, alors que ni l’un ni l’autre n’apparaissent dans le projet de loi 170 sur l’alcool. Le moment ne peut être meilleur pour réfléchir à ces questions. Un comité chapeauté par la Régie des alcools, des courses et des jeux réfléchit actuellement à la modernisation des dispositions sur la promotion et la publicité de l’alcool.

La commercialisation de substances comme le cannabis et l’alcool, qui procurent des plaisirs mais font aussi courir des risques, est une question d’équilibre. Le fossé qui existe entre la vente des deux substances laisse croire que la balance est rendue un peu trop loin du côté de la libéralisation pour l’alcool. Il s’agit aussi d’un appel à la vigilance pour le cannabis. L’histoire montre que des changements graduels peuvent nous mener, sans qu’on s’en rende trop compte, à nous écarter des objectifs initiaux.

Et si les dirigeants de la SAQ allaient faire un tour dans une SQDC ?