Nom de code :  SCoPEx, pour Stratospheric Controlled Perturbation Experiment. Rarement une expérience scientifique a suscité autant de controverse. Lundi, l’Université Harvard a annoncé la nomination d’un comité chargé de superviser ce projet qui vise à étudier une nouvelle façon de freiner le réchauffement de la planète.

Philippe Mercure Philippe Mercure
La Presse

Son travail mérite d’être suivi avec attention, notamment par nos gouvernements.

SCoPEx relève d’une discipline appelée la géo-ingénierie. L’idée : manipuler le climat dans l’espoir de combattre les changements climatiques. Pour l’instant, les scientifiques qui travaillent dans le domaine font rouler des simulations sur des ordinateurs pour en comprendre les bénéfices et les risques potentiels. Mais voilà que des chercheurs de Harvard veulent faire sortir la discipline des laboratoires pour effectuer la première vraie expérience de géo-ingénierie dans la nature.

Le plan derrière SCoPEx consiste à envoyer un ballon à 20 km d’altitude pour qu’il disperse dans la stratosphère des particules de carbonate de calcium, une matière non toxique qu’on retrouve notamment dans le dentifrice. En réfléchissant une partie de la lumière du Soleil vers le ciel, on croit que de telles particules relâchées à grande échelle pourraient ralentir le réchauffement de la planète.

ILLUSTRATION FOURNIE PAR LE KEUTSCH RESEARCH GROUP/UNIVERSITÉ HARVARD

L’expérience scientifique SCoPEx (Stratospheric Controlled Perturbation Experiment)

L’expérience de Harvard est encore très loin de cet objectif. Les chercheurs ne libéreraient qu’entre 100 g et deux kg de particules – une quantité si faible qu’elle n’a aucune chance d’influencer le climat. Le but est plutôt d’étudier comment ces particules se comportent dans la stratosphère afin de valider les simulations informatiques par des données expérimentales.

Les détracteurs de SCoPEx conviennent que l’expérience est trop limitée pour représenter une menace physique, mais ils plaident qu’elle comporte des risques sociaux et politiques.

Pour eux, il s’agit d’un pas de trop vers une possibilité qui donne froid dans le dos : celle que l’être humain joue les apprentis sorciers avec le climat de la planète.

Il semble clair que disséminer des particules dans la stratosphère pourrait freiner le réchauffement de la Terre à coût relativement bas ; les volcans qui ont rejeté des cendres dans l’atmosphère ont démontré cet effet. Le hic est que l’on connaît mal les dangers de la géo-ingénierie. Des scientifiques croient qu’elle pourrait notamment perturber les moussons.

Il y a aussi le fait qu’on manipule ici une bombe politique. Les craintes que ces techniques soient considérées comme une police d’assurance permettant de continuer à émettre du carbone sans contraintes ne sont pas qu’imaginaires. En mai dernier, des médias ont rapporté que l’Arabie saoudite et les États-Unis, les deux plus gros producteurs de pétrole du monde, se sont opposés à l’idée de réglementer la géo-ingénierie lors d’une assemblée des Nations unies. Le casse-tête de savoir qui déciderait d’utiliser de telles techniques qui affecteraient toute la planète, et selon quels mécanismes de gouvernance, demeure aussi entier.

On touche donc à des questions chargées et les éthiciens ont raison d’affirmer que des expériences comme SCoPEx doivent être encadrées. Qui doit superviser ces projets ? Quelle est la quantité maximale de particules pouvant être relâchée dans l’atmosphère ? Que faire si des sociétés pétrolières se mettent à financer la géo-ingénierie dans l’espoir de continuer à vendre du pétrole ? Ces questions touchent des enjeux difficiles qu’on ferait bien d’examiner rapidement. Balancer des particules dans l’atmosphère ne constitue pas un si grand défi technique et des pays ou des groupes pourraient être tentés de s’y essayer.

Certains auraient aimé qu’on trouve des réponses à ces questions avant le déploiement de SCoPEx. Ce serait évidemment idéal, mais il serait mal venu de demander à la science de ralentir.

PHOTO GETTY IMAGES

Le projet SCoPEx vise à étudier une nouvelle façon de freiner le réchauffement de la planète.

Dans ce cas, c’est le réglementaire qui doit accélérer. Tant que les expériences visent l’acquisition de connaissances et non la manipulation du climat, on voit mal pourquoi et comment on pourrait les arrêter. SCoPEx doit toutefois servir de signal d’alarme pour que les gouvernements encadrent au plus vite le domaine de la géo-ingénierie.

Les changements climatiques sont sans doute la menace la plus sérieuse qui pèse sur l’humanité. On ne peut se permettre de mettre un embargo sur la recherche d’une solution potentielle, aussi risquée et improbable semble-t-elle aujourd’hui. C’est en faisant progresser le savoir qu’on pourra mieux évaluer les risques et bénéfices de la géo-ingénierie.

Le comité mis en place lundi par l’Université Harvard a pour mission de s’assurer que l’expérience soit menée de façon « transparente, crédible et légitime ».

Il n’est sans doute pas parfait. Mais en l’absence de règles nationales ou internationales sur la géo-ingénierie, il fournira un encadrement qui, espérons-le, pourra rassurer le public.

Songeons finalement qu’alors qu’on débat de l’idée de lancer quelques centaines de grammes de poussière dans l’atmosphère, l’être humain y rejette du CO2 à coups de centaines de millions de tonnes… chaque jour. Cette expérience, dont nous tentons de mesurer les impacts en temps réel, est sans doute la plus dangereuse jamais tentée par l’être humain.